Fabvier fit au jeune officier un cordial accueil, qui prouvait combien il le tenait en haute estime. Ce hardi soldat voyait en lui, non seulement un dévoué compagnon d'armes, mais un ami sûr, auquel il pouvait confier ses ennuis, et ils étaient grands. L'indiscipline des irréguliers, qui formaient un chiffre important dans le corps expéditionnaire, la solde mal et même non payée, les embarras suscités par les Sciotes eux-mêmes, tout cela gênait et retardait ses opérations.
Cependant le siège de la citadelle de Scio était commencé. Toutefois, Henry d'Albaret arriva assez à temps pour prendre part aux travaux d'approche. À deux reprises, les puissances alliées enjoignirent au colonel Fabvier de cesser ses préparatifs; le colonel, ouvertement soutenu par le gouvernement hellénique, ne tint aucun compte de ces injonctions et continua imperturbablement son oeuvre.
Bientôt, ce siège fut converti en une sorte de blocus, mais si insuffisamment fermé que les provisions et les munitions purent toujours être reçues par les assiégés. Quoi qu'il en soit, peut- être Fabvier serait-il parvenu à s'emparer de la citadelle, si son armée, que la famine affaiblissait de jour en jour, ne se fût répandue dans l'île pour piller et se nourrir. Or, ce fut dans ces conditions qu'une flotte ottomane, composée de cinq vaisseaux, put forcer le port de Scio et apporter aux Turcs un renfort de deux mille cinq cents hommes. Il est vrai que, peu de temps après, Miaoulis apparut avec son escadre pour venir en aide au colonel Fabvier, mais trop tard, et il dut se retirer.
Avec l'amiral grec étaient arrivés quelques bâtiments sur lesquels s'étaient embarqués un certain nombre de volontaires, destinés à renforcer le corps expéditionnaire de Scio.
Une femme s'était jointe à eux.
Après avoir lutté jusqu'à la dernière heure contre les soldats d'Ibrahim dans le Péloponnèse, Andronika, qui avait été du début, voulait aussi être de la fin de la guerre. C'est pourquoi elle était venue à Scio, résolue, s'il le fallait, à se faire tuer dans cette île, que les Grecs prétendaient rattacher à leur nouveau royaume. C'eût été, pour elle, comme une compensation du mal que son indigne fils avait fait en ces lieux mêmes, lors des épouvantables massacres de 1822.
À cette époque, le sultan avait lancé contre Scio cet arrêt terrible: feu, fer, esclavage. Le capitan-pacha, Kara-Ali, fut chargé de l'exécuter. Il l'accomplit. Ses hordes sanguinaires prirent pied dans l'île. Hommes au-dessus de douze ans, femmes au- dessus de quarante, furent impitoyablement massacrés. Le reste, réduit en esclavage, devait être emporté sur les marchés de Smyrne et de la Barbarie. L'île entière fut ainsi mise à feu et à sang par la main de trente mille Turcs.
Vingt-trois mille Sciotes avaient été tués. Quarante-sept mille furent destinés à être vendus.
C'est alors qu'intervint Nicolas Starkos. Ses compagnons et lui, après avoir pris leur part des tueries et du pillage, se firent les principaux courtiers de ce trafic, qui allait livrer tout un troupeau humain à l'avidité ottomane. Ce furent les navires de ce renégat, qui servirent à transporter des milliers de malheureux sur les côtes de l'Asie-Mineure et de l'Afrique. C'est par suite de ces odieuses opérations que Nicolas Starkos avait été mis en rapport avec le banquier Elizundo. De là, d'énormes bénéfices, dont la plus grande somme revint au père d'Hadjine.
Or, Andronika ne savait que trop quelle part Nicolas Starkos avait prise aux massacres de Scio, quel rôle il avait joué dans ces épouvantables circonstances. C'est pourquoi elle avait voulu venir là où elle eût été cent fois maudite, si on eût su qu'elle était la mère de ce misérable. Il lui semblait que de combattre dans cette île, que de verser son sang pour la cause des Sciotes, ce serait comme une réparation, comme une expiation suprême des crimes de son fils.