Mais, en ce moment, l'attention d'Henry d'Albaret venait d'être attirée d'un autre côté. Il ne regardait plus le brigantin. Sa lunette tournée vers le port de Thasos, il observait un léger bâtiment qui forçait de toile pour s'en éloigner.
C'était une sacolève. Enlevée par une belle brise de nord-ouest, qui permettait à toute sa voilure de porter, elle s'était engagée dans la passe sud du port, dont son peu de tirant d'eau lui permettait l'accès.
Henry d'Albaret, après l'avoir attentivement regardée, rejeta vivement sa longue-vue.
«La _Karysta! _s'écria-t-il.
— Quoi! ce serait cette sacolève dont vous nous avez parlé? répondit le capitaine Todros.
— Elle-même, et je donnerais, pour m'en emparer…»
Henry d'Albaret n'acheva pas sa phrase. Entre le brigantin, monté par un nombreux équipage de pirates, et la Karysta, bien qu'elle fût sans doute commandée par Nicolas Starkos, son devoir ne lui permettait pas d'hésiter. À coup sûr, en abandonnant la poursuite du brigantin, en faisant servir pour gagner l'extrémité de la passe, il pouvait couper la route à la sacolève, il pouvait l'atteindre, il pouvait s'en emparer. Mais c'eût été sacrifier à son intérêt personnel l'intérêt général. Il ne le devait pas. Se lancer sur le brigantin, sans perdre un instant, tenter de le capturer pour le détruire, c'était ce qu'il devait faire, c'est ce qu'il fit. Il jeta un dernier regard à la Karysta, qui s'éloignait avec une merveilleuse vitesse par la passe restée libre, et il donna ses ordres pour appuyer la chasse au bâtiment pirate, qui commençait à s'éloigner dans une direction contraire. Aussitôt, la Syphanta, toutes voiles dehors, se lança vivement dans le sillage du brigantin. En même temps, ses canons de chasse furent mis en position, et, comme les deux navires n'étaient encore qu'à un demi-mille l'un de l'autre, la corvette commença à parler. Ce qu'elle dit ne fut sans doute pas du goût du brigantin. Aussi, en lofant de deux quarts, essaya-t-il de voir si, sous cette nouvelle allure, il ne parviendrait pas à distancer son adversaire.
Il n'en fut rien.
Le timonier de la Syphanta mit un peu la barre sous le vent, et la corvette lofa à son tour.
Pendant une heure encore, la poursuite fut continuée dans ces conditions. Les pirates se laissaient visiblement gagner, et il n'était pas douteux qu'ils ne fussent rejoints avant la nuit. Mais la lutte entre les deux navires devait se terminer autrement.