Par un coup heureux, l'un des boulets de la Syphanta vint à démâter le brigantin de son mât de misaine. Aussitôt ce navire tomba sous le vent, et la corvette n'eut plus qu'à laisser arriver pour se trouver par son travers, un quart d'heure après.
Une effroyable détonation retentit alors. La Syphanta venait d'envoyer toute sa bordée de tribord, à moins d'une demi- encablure. Le brigantin fut comme soulevé par cette avalanche de fer; mais ses oeuvres mortes avaient été seules atteintes, et il ne coula pas.
Toutefois, le capitaine, dont l'équipage avait été décimé par cette dernière décharge, comprit qu'il ne pouvait résister plus longtemps, et il amena son pavillon.
En un instant, les embarcations de la corvette eurent accosté le brigantin, et elles en ramenèrent les quelques survivants. Puis, le bâtiment, livré aux flammes, brûla jusqu'au moment où l'incendie eut gagné sa ligne de flottaison. Alors il s'abîma dans les flots.
La Syphanta avait fait là bonne et utile besogne. Ce qu'était le chef de cette flottille, son nom, son origine, ses antécédents, on ne devait jamais le savoir, car il refusa obstinément de répondre aux questions qui lui furent faites à ce sujet. Quant à ses compagnons, ils se turent également, et peut-être même, ainsi que cela arrivait quelquefois, ne savaient-ils rien de la vie passée de celui qui les commandait. Mais qu'ils fussent pirates, il n'y avait pas à s'y tromper, et il en fut fait prompte justice.
Cependant, cette apparition et cette disparition de la sacolève avaient singulièrement donné à réfléchir à Henry d'Albaret. En effet, les circonstances dans lesquelles elle venait de quitter Thasos, ne pouvaient que la rendre absolument suspecte. Avait-elle voulu profiter du combat, livré par la corvette à la flottille, pour s'échapper plus sûrement? Redoutait-elle donc de se trouver en face de la Syphanta qu'elle avait peut-être reconnue? Un honnête bâtiment fût resté tranquillement dans le port, puisque les pirates ne cherchaient plus qu'à s'en éloigner! Au contraire, voilà que cette Karysta, au risque de tomber entre leurs mains, s'était hâtée d'appareiller et de prendre la mer! Rien de plus louche que cette façon d'agir, et on pouvait se demander si elle n'était pas de connivence avec eux! En vérité, cela n'eût pas surpris le commandant d'Albaret que Nicolas Starkos fût un des leurs. Malheureusement, il ne pouvait guère compter que sur le hasard pour retrouver sa trace. La nuit allait venir, et la Syphanta, en redescendant vers le sud, n'aurait eu aucune chance de rencontrer la sacolève. Donc, quelques regrets que dût éprouver Henry d'Albaret d'avoir perdu cette chance de capturer Nicolas Starkos, il lui fallut se résigner, mais il avait fait son devoir. Le résultat de ce combat de Thasos, c'étaient cinq navires détruits, sans qu'il en eût presque rien coûté à l'équipage de la corvette. De là, peut-être et pour quelque temps, la sécurité assurée dans les parages de l'Archipel septentrional.
XI
Signaux sans réponse
Huit jours après le combat de Thasos, la Syphanta, ayant fouillé toutes les criques du rivage ottoman depuis la Cavale jusqu'à Orphana, traversait le golfe de Contessa, puis allait du cap Deprano jusqu'au cap Paliuri, à l'ouvert des golfes de Monte-Santo et de Cassandra; enfin, dans la journée du 15 avril, elle commençait à perdre de vue les cimes du mont Athos, dont l'extrême pointe atteint une hauteur de près de deux mille mètres au-dessus du niveau de la mer.
Aucun bâtiment suspect ne fut aperçu pendant le cours de cette navigation. Plusieurs fois, des escadres turques apparurent; mais la Syphanta, naviguant sous pavillon corfiote, ne crut point devoir se mettre en communication avec ces navires, que son commandant aurait plutôt reçus à coups de canon qu'à coups de chapeau. Il en fut autrement de quelques caboteurs grecs, desquels on obtint plusieurs renseignements, qui ne pouvaient qu'être utiles à la mission de la corvette.