Mais, en premier lieu, il importait au baron de Gortz d'être tenu au courant de ce qui se disait au village le plus rapproché. Y avait-il donc un moyen d'entendre causer les gens sans qu'ils puissent s'en douter? Oui, si l'on réussissait à établir une communication téléphonique entre le château et cette grande salle de l'auberge du Roi Mathias, où les notables de Werst avaient l'habitude de se réunir chaque soir.
C'est ce que Orfanik effectua non moins adroitement que secrètement dans les conditions les plus simples. Un fil de cuivre, revêtu de sa gaine isolante, et dont un bout remontait au premier étage du donjon, fut déroulé sous les eaux du Nyad jusqu'au village de Werst. Ce premier travail accompli, Orfanik, se donnant pour un touriste, vint passer une nuit au Roi Mathias, afin de raccorder ce fil à la grande salle de l'auberge. On le comprend, il ne lui fut pas difficile d'en ramener l'extrémité, plongée dans le lit du torrent, à la hauteur de cette fenêtre de la façade postérieure qui ne s'ouvrait jamais. Puis, ayant placé un appareil téléphonique, que cachait l'épais fouillis du feuillage, il y rattacha le fil. Or, cet appareil étant merveilleusement disposé pour émettre comme pour recueillir les sons, il s'en suivit que le baron de Gortz pouvait entendre tout ce qui se disait au Roi Mathias, et y faire entendre aussi tout ce qui lui convenait.
Durant les premières années, la tranquillité du burg ne fut aucunement troublée. La mauvaise réputation dont il jouissait suffisait à en écarter les habitants de Werst. D'ailleurs, on le savait abandonné depuis la mort des derniers serviteurs de la famille. Mais, un jour, à l'époque où commence ce récit, la lunette du berger Frik permit d'apercevoir une fumée qui s'échappait de l'une des cheminées du donjon. A partir de ce moment, les commentaires reprirent de plus belle, et l'on sait ce qui en résulta.
C'est alors que la communication téléphonique fut utile, puisque le baron de Gortz et Orfanik purent être tenus au courant de tout ce qui se passait à Werst. C'est par le fil qu'ils connurent l'engagement qu'avait pris Nic Deck de se rendre au burg, et c'est par le fil qu'une voix menaçante se fit soudain entendre dans la salle du Roi Mathias pour l'en détourner. Dès lors, le jeune forestier ayant persisté dans sa résolution malgré cette menace,. le baron de Gortz décida-t-il de lui infliger une telle leçon qu'il perdît l'envie d'y jamais revenir. Cette nuit-là, la machinerie de Orfanik, qui était toujours prête à fonctionner, produisit une série de phénomènes purement physiques, de nature à jeter l'épouvante sur le pays environnant: cloche tintant au campanile de la chapelle, projection d'intenses flammes, mélangées de sel marin, qui donnaient à tous les objets une apparence spectrale, formidables sirènes d'où l'air comprimé s'échappait en mugissements épouvantables, silhouettes photographiques de monstres projetées au moyen de puissants réflecteurs, plaques disposées entre les herbes du fossé de l'enceinte et mises en communication avec des piles dont le courant avait saisi le docteur par ses bottes ferrées, enfin décharge électrique, lancée des batteries du laboratoire, et qui avait renversé le forestier, au montent où sa main se posait sur la ferrure du pont-levis.
Ainsi que le baron de Gortz le pensait, après l'apparition de ces inexplicables prodiges, après la tentative de Nic Deck qui avait si mal tourné, la terreur fut au comble, et, ni pour or ni pour argent, personne n'eût voulu s'approcher—même à deux bons milles de ce château des Carpathes, évidemment hanté par des êtres surnaturels.
Rodolphe de Gortz devait donc se croire à l'abri de toute curiosité importune, lorsque Franz de Télek arriva au village de Wertz.
Tandis qu'il interrogeait soit Jonas, soit maître Koltz et les autres, sa présence à l'auberge du Roi Mathias fut aussitôt signalée par le fil du Nyad. La haine du baron de Gortz pour le jeune comte se ralluma avec le souvenir des événements qui s'étaient passés à Naples. Et non seulement Franz de Télek était dans ce village, à quelques milles du burg, mais voilà que, devant les notables, il raillait leurs absurdes superstitions; il démolissait cette réputation fantastique qui protégeait le château des Carpathes, il s'engageait même à prévenir les autorités de Karlsburg, afin que la police vînt mettre à néant toutes ces légendes!
Aussi le baron de Gortz résolut-il d'attirer Franz de Télek dans le burg, et l'on sait par quels divers moyens il y était parvenu. La voix de la Stilla, envoyée à l'auberge du Roi Mathias par l'appareil téléphonique, avait provoqué le jeune comte à se détourner de sa route pour s'approcher du château; l'apparition de la cantatrice sur le terre-plein du bastion lui avait donné l'irrésistible désir d'y pénétrer; une lumière, montré à une des fenêtres du donjon, l'avait guidé vers la poterne qui était ouverte pour lui donner passage. Au fond de cette crypte, éclairée électriquement, de laquelle il avait encore entendu cette voix si pénétrante, entre les murs de cette cellule, où des aliments lui étaient apportés alors qu'il dormait d'un sommeil léthargique, dans cette prison enfouie sous les profondeurs du burg et dont la porte s'était refermée sur lui, Franz de Télek était au pouvoir du baron de Gortz, et le baron de Gortz comptait bien qu'il n'en pourrait jamais sortir.
Tels étaient les résultats obtenus par cette collaboration mystérieuse de Rodolphe de Gortz et de son complice Orfanik. Mais, à son extrême dépit, le baron savait que l'éveil avait été donné par Rotzko qui, n'ayant point suivi son maître à l'intérieur du château, avait prévenu les autorités de Karlsburg. Une escouade d'agents était arrivée au village de Werst, et le baron de Gortz allait avoir affaire à trop forte partie. En effet, comment Orfanik et lui parviendraient-ils à se défendre contre une troupe nombreuse? Les moyens employés contre Nic Deck et le docteur Patak seraient insuffisants, car la police ne croit guère aux interventions diaboliques. Aussi tous deux s'étaient-ils déterminés à détruire le burg de fond en comble, et ils n'attendaient plus que le moment d'agir. Un courant électrique était préparé pour mettre le feu aux charges de dynamite qui avaient été enterrées sous le donjon, les bastions, la vieille chapelle, et l'appareil, destiné, à lancer ce courant, devait laisser au baron de Gortz et à son complice le temps de fuir par le tunnel du col de Vulkan. Puis, après l'explosion dont le jeune comte et nombre de ceux qui auraient escaladé l'enceinte du château seraient les victimes, tous deux s'enfuiraient si loin que jamais on ne retrouverait leurs traces.
Ce qu'il venait d'entendre de cette conversation avait donné à Franz l'explication des phénomènes du passé. Il savait maintenant qu'une communication téléphonique existait entre le château des Carpathes et le village de Werst. Il n'ignorait pas non plus que le burg allait être anéanti dans une catastrophe qui lui coûterait la vie et serait fatale aux agents de la police amenés par Rotzko. Il savait enfin que le baron de Gortz et Orfanik auraient le temps de fuir,—fuir en entraînant la Stilla, inconsciente...