Curieux et étrange aspect que celui de ces forêts où se groupent les rustiques essences alpestres. Au lieu d'arbres contournés, déjetés, grimaçants, se dressent des fûts droits, espacés, dénudés jusqu'à cinquante et soixante pieds au-dessus de leurs racines, des troncs sans nodosités, qui étendent comme un plafond leur verdure persistante. Peu de broussailles ou d'herbes enchevêtrées à leur base. De longues racines, rampant à fleur de terre, semblables à des serpents engourdis par le froid. Un sol tapissé d'une mousse jaunâtre et rase, faufilée de brindilles sèches et semée de pommes qui crépitent sous le pied. Un talus raide et sillonné de roches cristallines, dont les arêtes vives entament le cuir le plus épais. Aussi le passage fut-il rude au milieu de cette sapinière sur un quart de mille. Pour escalader ces blocs, il fallait une souplesse de reins, une vigueur de jarrets, une sûreté de membres, qui ne se retrouvaient plus chez le docteur Patak. Nic Deck n'eût mis qu'une heure, s'il eût été seul, et il lui en coûta trois avec l'impedimentum de son compagnon, s'arrêtant pour l'attendre, l'aidant à se hisser sur quelque roche trop haute pour ses petites jambes. Le docteur n'avait plus qu'une crainte,—crainte effroyable: c'était de se trouver seul au milieu de ces mornes solitudes.
Cependant, si les pentes devenaient plus pénibles à remonter, les arbres commençaient à se raréfier sur la haute croupe du Plesa. Ils ne formaient plus que des bouquets isolés, de dimension médiocre. Entre ces bouquets, on apercevait la ligne des montagnes, qui se dessinaient à l'arrière-plan et dont les linéaments émergeaient encore des vapeurs du soir.
Le torrent du Nyad, que le forestier n'avait cessé de côtoyer jusqu'alors, réduit à ne plus être qu'un ruisseau, devait sourdre à peu de distance. A quelques centaines de pieds au-dessus des derniers plis du terrain s'arrondissait le plateau d'Orgall, couronné par les constructions du burg.
Nic Deck atteignit enfin ce plateau, après un dernier coup de collier qui réduisit le docteur à l'état de masse inerte. Le pauvre homme n'aurait pas eu la force de se traîner vingt pas de plus, et il tomba comme le bœuf qui s'abat sous la masse du boucher.
Nic Deck se ressentait à peine de la fatigue de cette rude ascension. Debout, immobile, il dévorait du regard ce château des Carpathes, dont il ne s'était jamais approché.
Devant ses yeux se développait une enceinte crénelée, défendue par un fossé profond, et dont l'unique pont-levis était redressé contre une poterne, qu'encadrait un cordon de pierres.
Autour de l'enceinte, à la surface du plateau d'Orgall, tout était abandon et silence.
Un reste de jour permettait d'embrasser l'ensemble du burg qui s'estompait confusément au milieu des ombres du soir. Personne ne se montrait au-dessus du parapet de la courtine, personne sur la plate-forme supérieure du donjon, ni sur la terrasse circulaire du premier étage. Pas un filet de fumée ne s'enroulait autour de l'extravagante girouette, rongée d'une rouille séculaire.
«Eh bien, forestier, demanda le docteur Patak, conviendras-tu qu'il est impossible de franchir ce fossé, de baisser ce pont-levis, d'ouvrir cette poterne?»
Nic Deck ne répondit pas. Il se rendait compte qu'il serait nécessaire de faire halte devant les murs du château. Au milieu de cette obscurité, comment aurait-il pu descendre au fond du fossé et s'élever le long de l'escarpe pour pénétrer dans l'enceinte? Évidemment, le plus sage était d'attendre l'aube prochaine, afin d'agir en pleine lumière.