Et, non sans raison, le biró attachait une extrême importance à la réponse du docteur, puisque c'était le jeune forestier qui avait été personnellement visé par la voix des génies dans la grande salle du Roi Mathias.

«Voici ce qui m'est resté dans la mémoire, répondit le docteur. Le jour était revenu... J'avais supplié Nic Deck de renoncer à ses projets... Mais vous le connaissez... il n'y a rien à obtenir d'un entêté pareil... Il est descendu dans le fossé... et j'ai été forcé de le suivre, car il m'entraînait... D'ailleurs, je n'avais plus conscience de ce que je faisais... Nic s'avance alors jusqu'au-dessous de la poterne... Il saisit une chaîne du pont-levis avec laquelle il se hisse le long de la courtine. A ce moment, le sentiment de la situation me revient. Il est temps encore de l'arrêter, cet imprudent... je dirai plus, ce sacrilège!... Une dernière fois, je lui ordonne de redescendre, de revenir en arrière, de reprendre avec moi le chemin de Werst... «Non!» me crie-t-il... je veux fuir... oui... mes amis... je l'avoue... j'ai voulu fuir, et il n'est pas un de vous qui n'aurait eu la même pensée à ma place!... Mais c'est en vain que je cherche à me dégager du sol... Mes pieds y sont cloués... vissés enracinés... J'essaie de les en arracher... c'est impossible... J'essaie de me débattre... c'est inutile.»

Et le docteur Patak imitait les mouvements désespérés d'un homme retenu par les jambes, semblable à un renard qui s'est laissé prendre au piège.

Puis, revenant à son récit:

«En ce moment, dit-il, un cri se fait entendre... et quel cri!... C'est Nic Deck qui l'a poussé... Ses mains, accrochées à la chaîne, ont lâché prise, et il tombe au fond du fossé, comme s'il avait été frappé par une main invisible!»

Il est certain que le docteur venait de raconter les choses de la façon qu'elles s'étaient passées, et son imagination n'y avait rien ajouté, si troublée qu'elle fût. Tels il les avait décrits, tels s'étaient produits les prodiges dont le plateau d'Orgall avait été le théâtre pendant la nuit dernière.

Quant à ce qui a suivi la chute de Nic Deck, le voici: Le forestier est évanoui et le docteur Patak est incapable de lui venir en aide, car ses bottes sont clouées au sol, et ses pieds gonflés n'en peuvent sortir... Soudain, l'invisible force qui l'enchaîne est brusquement rompue... Ses jambes sont libres... Il se précipite vers son compagnon, et—ce qui était de sa part un fier acte de courage... il mouille la figure de Nic Deck avec son mouchoir qu'il a trempé dans l'eau de la cuvette... Le forestier reprend connaissance, mais son bras gauche et une partie de son corps sont inertes depuis l'effroyable secousse qu'il a subie... Cependant, avec l'aide du docteur, il parvient à se relever, à remonter le revers de la contrescarpe, à regagner le plateau... Puis, il se remet en route vers le village... Après une heure de marche, ses douleurs au bras et au flanc sont si violentes qu'elles l'obligent à s'arrêter... Enfin, c'est au moment où le docteur se disposait à partir afin d'aller chercher du secours à Werst, que maître Koltz, Jonas et Frik sont arrivés très à propos.

Pour ce qui est du jeune forestier, savoir s'il avait été gravement atteint, le docteur Patak évitait de se prononcer, bien qu'il montrât habituellement une rare assurance, lorsqu'il s'agissait d'un cas médical.

«Si l'on est malade d'une maladie naturelle, se contenta-t-il de répondre d'un ton dogmatique, c'est déjà grave! Mais, s'agit-il d'une maladie surnaturelle, que le Chort vous envoie dans le corps, il n'y a guère que le Chort qui puisse la guérir!»

A défaut de diagnostic, ce pronostic n'était pas rassurant pour Nic Deck. Très heureusement, ces paroles n'étaient point paroles d'évangile, et combien de médecins se sont trompés depuis Hippocrate et Galien et se trompent journellement, qui sont supérieurs au docteur Patak. Le jeune forestier était un gars solide; avec sa vigoureuse constitution, il était permis d'espérer qu'il s'en tirerait—même sans aucune intervention diabolique—, et à la condition de ne pas suivre trop exactement les prescriptions de l'ancien infirmier de la quarantaine.