«Est-ce que votre village ne compte pas de quatre à cinq cents habitants?

—Environ, monsieur le comte.

—Pourtant, nous n'avons pas rencontré âme qui vive en descendant la principale rue...

—C'est que... aujourd'hui... nous sommes au samedi... et la veille du dimanche...»

Franz de Télek n'insista pas, heureusement pour Jonas, qui ne savait plus que répondre. Pour rien au monde il ne se serait décidé à avouer la situation. Les étrangers ne l'apprendraient que trop tôt, et qui sait s'ils ne se hâteraient pas de fuir un village suspect à si juste titre!

«Pourvu que la voix ne recommence pas à bavarder, tandis qu'ils seront en train de souper!» pensait Jonas, en dressant la table au milieu de la salle.

Quelques instants après, le très simple repas qu'avait commandé le jeune comte était proprement servi sur une nappe bien blanche. Franz de Télek s'assit, et Rotzko prit place en face de lui, suivant leur habitude en voyage. Tous deux mangèrent de grand appétit; puis, le repas achevé, ils se retirèrent chacun dans sa chambre.

Comme le jeune comte et Rotzko n'avaient point échangé dix paroles pendant le repas, Jonas n'avait pu en aucune façon se mêler à leur conversation—à son vif déplaisir. Du reste, Franz de Télek paraissait être peu communicatif. Quant à Rotzko, après l'avoir observé, l'aubergiste comprit qu'il n'aurait rien à en tirer de ce qui concernait la famille de son maître.

Jonas avait donc dû se contenter de souhaiter le bonsoir à ses hôtes. Mais, avant de remonter à sa mansarde, il parcourut la grande salle du regard, prêtant une oreille inquiète aux moindres bruits du dedans et du dehors, et se répétant:

—Pourvu que cette abominable voix ne les réveille pas pendant leur sommeil!»