Voici à quel propos s'était produit ce casus belli.

On ne sait généralement pas que Quiquendone est voisine, en ce bon coin de la Flandre, de la petite ville de Virgamen. Les territoires de ces deux communes confinent l'un à l'autre.

Or, en 1185, quelque temps avant le départ du comte Baudouin pour la croisade, une vache de Virgamen—non point la vache d'un habitant, mais bien une vache communale, qu'on y fasse bien attention—vint pâturer sur le territoire de Quiquendone. C'est à peine si cette malheureuse ruminante

Tondit du pré trois fois la largeur de sa langue,

mais le délit, l'abus, le crime, comme on voudra, fut commis et dûment constaté par procès-verbal du temps, car, à cette époque, les magistrats commençaient à savoir écrire.

«Nous nous vengerons quand le moment en sera venu dit simplement Natalis van Tricasse, le trente-deuxième prédécesseur du bourgmestre actuel, et les Virgamenois ne perdront rien pour attendre!»

Les Virgamenois étaient prévenus. Ils attendirent, pensant, non sans raison, que le souvenir de l'injure s'affaiblirait avec le temps; et en effet, pendant plusieurs siècles, ils vécurent en bons termes avec leurs semblables de Quiquendone.

Mais ils comptaient sans leurs hôtes, ou plutôt sans cette épidémie étrange, qui, changeant radicalement le caractère de leurs voisins, réveilla dans ces coeurs la vengeance endormie.

Ce fut au club de la rue Monstrelet que le bouillant avocat Schut, jetant brusquement la question à la face de ses auditeurs, les passionna en employant les expressions et les métaphores qui sont d'usage en ces circonstances. Il rappela le délit, il rappela le tort commis à la commune de Quiquendone, et pour lequel une nation «jalouse de ses droits» ne pouvait admettre de prescription; il montra l'injure toujours vivante, la plaie toujours saignante; il parla de certains hochements de tête particuliers aux habitants de Virgamen, et qui indiquaient en quel mépris ils tenaient les habitants de Quiquendone; il supplia ses compatriotes, qui, «inconsciemment» peut-être, avaient supporté pendant de longs siècles cette mortelle injure; il adjura «les enfants de la vieille cité» de ne plus avoir d'autre «objectif» que d'obtenir une réparation éclatante! Enfin, il fit un appel à «toutes les forces vives» de la nation!

Avec quel enthousiasme ces paroles, si nouvelles pour des oreilles quiquendoniennes, furent accueillies, cela se sent, mais ne peut se dire. Tous les auditeurs s'étaient levés, et, les bras tendus, ils demandaient la guerre à grands cris. Jamais l'avocat Schut n'avait eu un tel succès, et il faut avouer qu'il avait été très-beau.