«D'ailleurs, ajouta le chasseur, j'ai voulu sonder la fosse pour reconnaître la hauteur de l'eau, et, à ma grande surprise, je vous l'avoue, je n'ai point trouvé de fond.

— Eh bien, Marbre, que voulez-vous? répondit vivement Jasper Hobson, il n'y a pas là de quoi s'étonner. Quelque fracture du sol aura établi une communication entre le traquenard et la mer! Cela arrive quelquefois… même dans les terrains les plus solides! Ainsi, ne vous inquiétez pas, mon brave chasseur. Renoncez, pour le moment, à employer le traquenard, et contentez-vous de tendre des trappes aux environs du fort.»

Marbre porta la main à son front, en guise de salut, et, tournant sur ses talons, il quitta le lieutenant, non sans avoir jeté sur son chef un singulier regard.

Jasper Hobson demeura pensif pendant quelques instants. C'était une grave nouvelle que venait de lui apprendre le chasseur Marbre. Il était évident que le fond de la fosse, successivement aminci par les eaux plus chaudes, avait crevé, et que la surface de la mer formait maintenant le fond du traquenard.

Jasper Hobson alla trouver le sergent Long et lui fit connaître cet incident. Tous deux, sans être aperçus de leurs compagnons, se rendirent sur le rivage, au pied du cap Bathurst, à cet endroit du littoral où ils avaient établi des marques et des repères.

Ils les consultèrent. Depuis leur dernière observation, le niveau de l'île flottante s'était abaissé de six pouces!

«Nous nous enfonçons peu à peu! murmura le sergent Long. Le champ de glace s'use par-dessous!

— Oh! l'hiver! l'hiver!» s'écria Jasper Hobson, en frappant du pied ce sol maudit. Mais aucun symptôme n'annonçait encore l'approche de la saison froide. Le thermomètre se maintenait, en moyenne, à cinquante-neuf degrés Fahrenheit (15° centigr. au- dessus de zéro), et pendant les quelques heures que durait la nuit, la colonne mercurielle s'abaissait à peine de trois à quatre degrés.

Les préparatifs du prochain hivernage furent continués avec beaucoup de zèle. On ne manquait de rien, et véritablement, bien que le Fort-Espérance n'eût pas été ravitaillé par le détachement du capitaine Craventy, on pouvait attendre en toute sécurité les longues heures de la nuit arctique. Seules, les munitions durent être ménagées. Quant aux spiritueux, dont on faisait d'ailleurs une consommation peu importante, et au biscuit, qui ne pouvait être remplacé, il en restait encore une réserve assez considérable. Mais la venaison fraîche et la viande conservée se renouvelaient sans cesse, et cette alimentation, abondante et saine, à laquelle se joignaient quelques plantes antiscorbutiques, maintenait en excellente santé tous les membres de la petite colonie.

D'importantes coupes de bois furent faites dans la futaie qui bordait la côte orientale du lac Barnett. Nombre de bouleaux, de pins et de sapins tombèrent sous la hache de Mac Nap, et ce furent les rennes domestiques qui charrièrent tout ce combustible au magasin. Le charpentier n'épargnait pas la petite forêt, tout en aménageant convenablement ses abatis. Il devait penser, d'ailleurs, que le bois ne manquerait pas sur cette île, qu'il regardait encore comme une presqu'île. En effet, toute la portion du territoire avoisinant le cap Michel était riche en essences diverses.