Les oiseaux, très nombreux jusqu'alors, parurent aussi diminuer peu à peu. Pendant ces derniers jours, des bandes considérables de grands volateurs, de ceux auxquels la puissance de leurs ailes permettent de traverser les larges espaces, les cygnes entre autres, émigrèrent vers le sud, là où ils devaient rencontrer les premières terres des Aléoutiennes qui leur offraient un abri sûr. Ce départ fut observé et remarqué par Mrs. Paulina Barnett, et Madge, qui erraient, à ce moment, sur le littoral. Elles en tirèrent un fâcheux pronostic.
«Ces oiseaux trouvent sur l'île une nourriture suffisante, dit Mrs. Paulina Barnett et cependant ils s'en vont! Ce n'est pas sans motif, ma pauvre Madge!
— Oui, répondit Madge, c'est leur intérêt qui les guide. Mais s'ils nous avertissent, nous devons profiter de l'avertissement. Je trouve aussi que les autres animaux paraissent être plus inquiets que de coutume.»
Ce jour-là, Jasper Hobson résolut de faire transporter sur le radeau la plus grande partie des vivres et des effets de campement. Il fut décidé aussi que tout le monde s'y embarquerait.
Mais, précisément, la mer était mauvaise, et sur cette petite Méditerranée, formée maintenant par les eaux mêmes de Behring à l'intérieur du lagon, toutes les agitations de la houle se reproduisaient et même avec une grande intensité. Les lames, enfermées dans cet espace relativement restreint, heurtaient le rivage encore, et s'y brisaient avec fureur. C'était comme une tempête sur ce lac, ou plutôt sur cet abîme profond comme la mer environnante. Le radeau était violemment agité, et de forts paquets d'eau y embarquaient sans cesse. On fut même obligé de suspendre l'embarquement des effets et des vivres.
On comprend bien que, dans cet état de choses, le lieutenant Hobson n'insista pas vis-à-vis de ses compagnons. Autant valait passer encore une nuit sur l'île. Le lendemain, si la mer se calmait, on achèverait l'embarquement.
La proposition ne fut donc point faite aux soldats et aux femmes de quitter leur logement et d'abandonner l'île, car c'était véritablement l'abandonner que se réfugier sur le radeau.
Du reste, la nuit fut meilleure qu'on ne l'aurait espéré. Le vent vint à se calmer. La mer s'apaisa peu à peu. Ce n'était qu'un orage qui avait passé avec cette rapidité spéciale aux météores électriques. À huit heures du soir, la houle était presque entièrement tombée, et les lames ne formaient plus qu'un clapotis peu sensible à l'intérieur du lagon.
Certainement, l'île ne pouvait échapper à un effondrement imminent, mais enfin il valait mieux qu'elle se fondit peu à peu, plutôt que d'être brisée par une tempête, et c'est ce qui pouvait arriver d'un instant à l'autre, quand la mer se soulevait en montagnes autour d'elle.
À l'orage avait succédé une légère brume qui menaçait de s'épaissir dans la nuit. Elle venait du nord, et, par conséquent, suivant la nouvelle orientation, elle couvrait la plus grande partie de l'île.