Décidément, il avait raison, le lieutenant Hobson. L'hiver est la véritable saison de ces pays hyperboréens, car il les rend plus aisément praticables. Mrs. Paulina Barnett devait le reconnaître en plus d'une occasion.
Cette région, comprise dans la Terre maudite, était, d'ailleurs, absolument déserte, comme le sont presque tous les territoires septentrionaux du continent américain. On a calculé, en effet, que la moyenne de la population n'y donne pas un habitant par dix milles carrés. Ces habitants sont, sans compter les indigènes déjà très raréfiés, quelques milliers d'agents ou de soldats, appartenant aux diverses compagnies de fourrures. Cette population est plus généralement massée sur les districts du sud et aux environs des factoreries. Aussi, nulle empreinte de pas humains ne fut-elle relevée sur la route du détachement. Les traces, conservées sur le sol friable, appartenaient uniquement aux ruminants et aux rongeurs. Quelques ours furent aperçus, animaux terribles, quand ils appartiennent aux espèces polaires. Toutefois, la rareté de ces carnassiers étonnait Mrs. Paulina Barnett. La voyageuse pensait, en s'en rapportant aux récits des hiverneurs, que les régions arctiques devaient être très fréquentées par ces redoutables animaux, puisque les naufragés ou les baleiniers de la baie de Baffin comme ceux du Groënland et du Spitzberg, sont journellement attaqués par eux, et c'est à peine si quelques-uns se montraient au large du détachement.
«Attendez l'hiver, madame, lui répondait le lieutenant Hobson, attendez le froid qui engendre la faim, et peut-être serez-vous servie à souhait!»
Cependant, après un fatigant et long parcours, le 23 mai, la petite troupe était enfin arrivée sur la limite du Cercle polaire. On sait que ce parallèle, éloigné de 23° 27' 57'' du pôle nord, forme cette limite mathématique à laquelle s'arrêtent les rayons solaires, lorsque l'astre radieux décrit son arc dans l'hémisphère opposée. À partir de ce point, l'expédition entrait donc franchement sur les territoires des régions arctiques.
Cette latitude avait été relevée soigneusement au moyen des instruments très précis que l'astronome Thomas Black et Jasper Hobson maniaient avec une égale habileté. Mrs. Paulina Barnett, présente à l'opération, apprit avec satisfaction qu'elle allait enfin franchir le Cercle polaire. Amour-propre de voyageuse, bien admissible, en vérité.
«Vous avez déjà passé les deux tropiques dans vos précédents voyages, madame, lui dit le lieutenant, et vous voilà aujourd'hui sur la limite du Cercle polaire. Peu d'explorateurs se sont ainsi aventurés sous des zones si différentes! Les uns ont, pour ainsi dire, la spécialité des terres chaudes, et l'Afrique et l'Australie, principalement, forment le champ de leurs investigations. Tels les Barth, les Burton, les Livingstone, les Speck, les Douglas, les Stuart. D'autres, au contraire, se passionnent, pour ces régions arctiques, encore si imparfaitement connues, les Mackenzie, les Franklin, les Penny, les Kane, les Parry, les Rae, dont nous suivons en ce moment les traces. Il convient donc de féliciter Mrs. Paulina Barnett d'être une voyageuse si cosmopolite.
— Il faut tout voir, ou du moins tenter de tout voir, monsieur Hobson, répondit Mrs. Paulina Barnett. Je crois que les difficultés et les périls sont à peu près partout les mêmes, sous quelque zone qu'ils se présentent. Si nous n'avons pas à craindre sur ces terres arctiques les fièvres des pays chauds, l'insalubrité des hautes températures et la cruauté des tribus de race noire, le froid n'est pas un ennemi moins redoutable. Les animaux féroces se rencontrent sous toutes les latitudes, et les ours blancs, j'imagine, n'accueillent pas mieux les voyageurs que les tigres du Tibet ou les lions de l'Afrique. Donc, au-delà des Cercles polaires, mêmes dangers, mêmes obstacles qu'entre les deux tropiques. Il y a là des régions qui se défendront longtemps contre les tentatives des explorateurs.
— Sans doute, madame, répondit Jasper Hobson, mais j'ai lieu de penser que les contrées hyperboréennes résisteront plus longtemps. Dans les régions tropicales, ce sont principalement les indigènes dont la présence forme le plus insurmontable obstacle, et je sais combien de voyageurs ont été victimes de ces barbares africains, qu'une guerre civilisatrice réduira nécessairement un jour! Dans les contrées arctiques ou antarctiques, au contraire, ce ne sont point les habitants qui arrêtent l'explorateur, c'est la nature elle-même, c'est l'infranchissable banquise, c'est le froid, le cruel froid qui paralyse les forces humaines!
— Vous croyez donc, monsieur Hobson, que la zone torride aura été fouillée jusque dans ses territoires les plus secrets en Afrique et en Australie avant que la zone glaciale ait été parcourue tout entière?
— Oui, madame, répondit le lieutenant, et cette opinion me semble basée sur les faits. Les plus audacieux découvreurs des régions arctiques, Parry, Penny, Franklin, Mac-Clure, Kane, Morton, ne se sont pas élevés au-dessus du quatre vingt-troisième parallèle, restant ainsi à plus de sept degrés du pôle. Au contraire, l'Australie a été plusieurs fois explorée du sud au nord par l'intrépide Stuart, et l'Afrique même, — si redoutable à qui l'affronte, — fut totalement traversée par le docteur Livingstone depuis la baie de Loanga jusqu'aux embouchures du Zambèze. On a donc le droit de penser que les contrées équatoriales sont plus près d'être reconnues géographiquement que les territoires polaires.