— Croyez-vous, monsieur Hobson, demanda Mrs. Paulina Barnett, que l'homme puisse jamais atteindre le pôle même?
— Sans aucun doute, madame, répondit Jasper Hobson, l'homme, — ou la femme, ajouta-t-il en souriant. Cependant, il me semble que les moyens employés jusqu'ici par les navigateurs afin de s'élever jusqu'à ce point, auquel se croisent tous les méridiens du globe, doivent être absolument modifiés. On parle de la mer libre que quelques observateurs auraient entrevue. Mais cette mer, dégagée de glaces, si elle existe toutefois, est difficile à atteindre, et nul ne peut assurer, avec preuves à l'appui, qu'elle s'étende jusqu'au pôle. Je pense, d'ailleurs, que la mer libre créerait plutôt une difficulté qu'une facilité aux explorateurs. Pour moi, j'aimerais mieux avoir à compter, pendant toute la durée du voyage, sur un terrain solide, qu'il fût fait de roc ou de glace. Alors, au moyen d'expéditions successives, je ferais établir des dépôts de vivres et de charbons de plus en plus rapprochés du pôle, et de cette façon, avec beaucoup de temps, beaucoup d'argent, peut-être en sacrifiant bien des hommes à la solution de ce grand problème scientifique, je crois que j'atteindrais cet inaccessible point du globe.
— Je partage votre opinion, monsieur Hobson, répondit Mrs. Paulina Barnett, et, si jamais vous tentiez l'aventure, je ne craindrais pas de partager avec vous fatigues et dangers, pour aller planter au pôle nord le pavillon du Royaume-Uni! Mais, en ce moment, tel n'est point notre but.
— En ce moment, non, madame, répondit Jasper Hobson. Toutefois, les projets de la Compagnie une fois réalisés, lorsque le nouveau fort aura été élevé sur l'extrême limite du continent américain, il est possible qu'il devienne un point de départ naturel pour toute expédition dirigée vers le nord. D'ailleurs, si les animaux à fourrures, trop vivement pourchassés, se réfugient au pôle, il faudra bien que nous les suivions jusque là!
— À moins que cette coûteuse mode des fourrures ne passe enfin, répondit Mrs. Paulina Barnett.
— Ah! madame, s'écria le lieutenant, il se trouvera toujours quelque jolie femme qui aura envie d'un manchon de zibeline ou d'une pèlerine de wison, et il faudra bien la satisfaire!
— Je le crains, répondit en riant la voyageuse, et il est probable, en effet, que le premier découvreur du pôle n'aura atteint ce point qu'à la suite d'une martre ou d'un renard argenté!
— C'est ma conviction, madame, reprit Jasper Hobson. La nature humaine est ainsi faite, et l'appât du gain entraînera toujours l'homme plus loin et plus vite que l'intérêt scientifique.
— Quoi! c'est vous qui parlez ainsi, vous, monsieur Hobson!
— Mais ne suis-je pas un employé de la Compagnie de la Baie d'Hudson, madame, et la Compagnie fait-elle autre chose que de risquer ses capitaux et ses agents dans l'unique espoir d'accroître ses bénéfices?