— Certainement, madame, et à bon droit. Pendant les quatre-vingt- quatorze ans que dura la suprématie de la France au Canada, ces agents français se montrèrent constamment supérieurs aux nôtres. Il faut savoir rendre justice, même à ses rivaux.

— Surtout à ses rivaux! ajouta Mrs. Paulina Barnett.

— Oui… surtout… À cette époque, les chasseurs français, quittant Montréal, leur principal établissement, s'avançaient dans le nord plus hardiment que tous autres. Ils vivaient pendant des années au milieu des tribus indiennes. Ils s'y mariaient quelquefois. On les nommait «coureurs des bois» ou «voyageurs canadiens», et ils se traitaient entre eux de cousins et de frères. C'étaient des hommes audacieux, habiles, très experts dans la navigation fluviale, très braves, très insouciants, se pliant à tout avec cette souplesse particulière à leur race, très loyaux, très gais et toujours prêts, en n'importe quelle circonstance, à chanter comme à danser!

— Et vous supposez que cette troupe de voyageurs, dont nous venons de reconnaître les traces, ne s'est avancée si loin que dans le but de chasser les animaux à fourrure?

— Aucune autre hypothèse ne peut être admise, madame, répondit le lieutenant Hobson, et, certainement, ces gens-là sont en quête de nouveaux territoires de chasse. Mais puisqu'il n'y a aucun moyen de les arrêter, tâchons d'atteindre au plus tôt notre but, et nous lutterons courageusement contre toute concurrence!»

Le lieutenant Hobson avait pris son parti d'une concurrence probable, à laquelle, d'ailleurs, il ne pouvait s'opposer, et il pressa la marche de son détachement afin de s'élever plus promptement au-dessus du soixante-dixième parallèle. Peut-être, — il l'espérait du moins, — ses rivaux ne le suivraient-ils pas jusque-là.

Pendant les jours suivants, la petite troupe redescendit d'une vingtaine de milles vers le sud, afin de contourner plus aisément la baie Franklin. Le pays conservait toujours son aspect verdoyant. Les quadrupèdes et les oiseaux, déjà observés, le fréquentaient en grand nombre, et il était probable que toute l'extrémité nord-ouest du continent américain était ainsi peuplée.

La mer qui baignait ce littoral s'étendait alors sans limites devant le regard. Les cartes les plus récentes ne portaient, d'ailleurs, aucune terre au nord du littoral américain. C'était l'espace libre, et la banquise seule avait pu empêcher les navigateurs du détroit de Behring de s'élever jusqu'au pôle.

Le 4 juillet, le détachement avait tourné une autre baie très profondément échancrée, la baie Whasburn, et il atteignit la pointe extrême d'un lac peu connu jusqu'alors, qui ne couvrait qu'une petite surface du territoire, — à peine deux milles carrés. Ce n'était véritablement qu'un lagon d'eau douce, un vaste étang, et non point un lac.

Les traîneaux cheminaient paisiblement et facilement. L'aspect du pays était tentant pour le fondateur d'une factorerie nouvelle, et il était probable qu'un fort, établi à l'extrémité du cap Bathurst, ayant derrière lui ce lagon, devant lui le grand chemin du détroit de Behring, c'est-à-dire la mer libre alors, libre toujours pendant les quatre ou cinq mois de la saison chaude, se trouverait ainsi dans une situation très favorable pour son exportation et son ravitaillement.