Le lendemain, 5 juillet, vers trois heures après midi, le détachement s'arrêtait enfin à l'extrémité du cap Bathurst. Restait à relever la position exacte de ce cap, que les cartes plaçaient au-dessus du soixante-dixième parallèle. Mais on ne pouvait se fier au levé hydrographique de ces côtes, qui n'avait encore pu être fait avec une précision suffisante. En attendant, Jasper Hobson résolut de s'arrêter en cet endroit.
«Qui nous empêche de nous fixer définitivement ici? demanda le caporal Joliffe. Vous conviendrez, mon lieutenant, que l'endroit est séduisant.
— Il vous séduira sans doute bien davantage, répondit le lieutenant Hobson, si vous y touchez une double paye, mon digne caporal.
— Cela n'est pas douteux, répondit le caporal Joliffe, et il faut se conformer aux instructions de la Compagnie.
— Patientez donc jusqu'à demain, ajouta Jasper Hobson, et si, comme je le suppose, ce cap Bathurst est réellement situé au-delà du soixante-dixième degré de latitude septentrionale, nous y planterons notre tente.»
L'emplacement était favorable, en effet, pour y fonder une factorerie. Les rivages du lagon, bordés de collines boisées, pouvaient fournir abondamment les pins, les bouleaux et autres essences nécessaires à la construction, puis au chauffage du nouveau fort. Le lieutenant, s'étant avancé avec quelques-uns de ses compagnons jusqu'à l'extrémité même du cap, fit l'observation que, dans l'ouest, la côte se courbait suivant un arc très allongé. Des falaises assez élevées fermaient l'horizon à quelques milles au-delà. Quant aux eaux du lagon, on reconnut qu'elles étaient douces et non saumâtres comme on eût pu le penser, à raison du voisinage de la mer. Mais, en tout cas, l'eau douce n'eût pas manqué à la colonie, même au cas où ces eaux eussent été impotables, car une petite rivière, alors limpide et fraîche, coulait vers l'Océan glacial et s'y jetait par une étroite embouchure, à quelques centaines de pas dans le sud-est du cap Bathurst. Cette embouchure, protégée non par des roches, mais par un amoncellement assez singulier de terre et de sable, formait un port naturel, dans lequel deux ou trois navires eussent été parfaitement couverts contre les vents du large. Cette disposition pouvait être avantageusement utilisée pour le mouillage des bâtiments qui viendraient, dans la suite, du détroit de Behring. Jasper Hobson, par galanterie pour la voyageuse, donna à ce petit cours d'eau le nom de Paulinariver, et au petit port le nom de Port-Barnett, ce dont la voyageuse se montra enchantée.
En construisant le fort un peu en arrière de la pointe formée par le cap Bathurst, la maison principale aussi bien que les magasins devaient être abrités absolument des vents les plus froids. L'élévation même du cap contribuerait à les défendre contre ces violents chasse-neige, qui, en quelques heures, peuvent ensevelir des habitations entières sous leurs épaisses avalanches. L'espace compris entre le pied du promontoire et le rivage du lagon était assez vaste pour recevoir les constructions nécessitées par l'exploitation d'une factorerie. On pouvait même l'entourer d'une enceinte palissadée, qui s'appuierait aux premières rampes de la falaise, et couronner le cap lui-même d'une redoute fortifiée, — travaux purement défensifs, mais utiles au cas où des concurrents songeraient à s'établir sur ce territoire. Aussi, Jasper Hobson, sans songer à les exécuter encore, observa-t-il avec satisfaction que la situation était facile à défendre.
Le temps était alors très beau et la chaleur assez forte. Aucun nuage, ni à l'horizon, ni au zénith. Seulement, ce ciel limpide des pays tempérés et des pays chauds, il ne fallait pas le chercher sous ces hautes latitudes. Pendant l'été, une légère brume restait presque incessamment suspendue dans l'atmosphère; mais, à la saison d'hiver, quand les montagnes de glace s'immobilisaient, lorsque le rauque vent du nord battait de plein fouet les falaises, quand une nuit de quatre mois s'étendait sur ces continents, que devait être ce cap Bathurst? Pas un seul des compagnons de Jasper Hobson n'y songeait alors, car le temps était superbe, le paysage verdoyant, la température chaude, la mer étincelante.
Un campement provisoire, dont les traîneaux fournirent tout le matériel, avait été disposé pour la nuit, sur les bords mêmes du lagon. Jusqu'au soir, Mrs. Paulina Barnett, le lieutenant, Thomas Black lui-même et le sergent Long parcoururent le pays environnant afin d'en reconnaître les ressources. Ce territoire convenait sous tous les rapports. Jasper Hobson avait hâte d'être au lendemain, afin d'en relever la situation exacte, et de savoir s'il se trouvait dans les conditions recommandées par la Compagnie.
«Eh bien, lieutenant, lui dit l'astronome, quand ils eurent achevé leur exploration, voilà une contrée véritablement charmante, et je n'aurais jamais cru qu'un tel pays pût se trouver au-delà du Cercle polaire.