Maître Mac Nap alla d'abord choisir les arbres nécessaires à sa construction. Il trouva sur les collines un grand nombre de ces pins qui ressemblent beaucoup au pin écossais. Ces arbres étaient de moyenne taille, et très convenables pour la maison qu'il s'agissait d'édifier. Dans ces demeures grossières, en effet, murailles, planchers, plafonds, murs de refend, cloisons, chevrons, faîtage, arbalétriers, bardeaux, tout est planches, poutres et poutrelles.

On le comprend, ce genre de construction ne demande qu'une main- d'oeuvre très élémentaire, et Mac Nap put procéder sommairement, - - ce qui ne devait nuire en rien à la solidité de l'habitation.

Maître Mac Nap choisit des arbres bien droits, qui furent coupés à un pied au-dessus du sol. Ces pins, ébranchés au nombre d'une centaine, ni écorcés ni équarris, formèrent autant de poutrelles longues de vingt pieds. La hache et la besaiguë ne les entamèrent qu'à leurs extrémités pour y entailler les tenons et les mortaises, qui devaient les fixer les unes aux autres. Cette opération ne demanda que quelques jours pour être achevée, et bientôt tous ces bois, traînés par des chiens, furent transportés au plateau que devait occuper la maison principale.

Préalablement, ce plateau avait été soigneusement nivelé. Le sol, mêlé de terre et de sable fin, fut battu et tassé à grands coups de pilon. Les herbes courtes et les maigres arbrisseaux qui le tapissaient avaient été brûlés sur place, et les cendres résultant de l'incinération formèrent à la surface une couche épaisse, absolument imperméable à toute humidité. Mac Nap obtint ainsi un emplacement net et sec, sur lequel il put établir avec sécurité ses premiers entrecroisements.

Ce premier travail terminé, à chaque angle de la maison et à l'aplomb des murs de refend, se dressèrent verticalement les maîtresses poutres, qui devaient soutenir la carcasse de la maison. Elles furent enfoncées de quelques pieds dans le sol, après que leur bout eut été durci au feu. Ces poutres, un peu évidées sur leurs faces latérales, reçurent les poutrelles transversales de la muraille proprement dite, entre lesquelles la baie des portes et fenêtres avait été préalablement ménagée. À leur partie supérieure, ces poutres furent réunies par des élongis qui, étant bien encastrés dans les mortaises, consolidèrent ainsi l'ensemble de la construction. Ces élongis figuraient l'entablement des deux façades, et ce fut à leur extrémité que reposèrent les hautes fermes du toit, dont l'extrémité inférieure surplombait la muraille, comme la toiture d'un chalet. Sur le carré de l'entablement s'allongèrent les poutrelles du plafond, et sur la couche de cendres, celles du plancher.

Il va sans dire que ces poutrelles, celles des murailles extérieures comme celles des murs de refend, ne furent que juxtaposées. À de certains endroits, et pour en assurer la jonction, le forgeron Raë les avait taraudées et liées par de longues chevilles de fer, forcées à grands coups de masse. Mais la juxtaposition ne pouvait être parfaite, et les interstices durent être hermétiquement bouchés. Mac Nap employa avec succès le calfatage, qui rend le bordé des navires si impénétrable à l'eau et qu'un simple bouffetage ne tiendrait pas étanches. Pour ce calfatage, on employa, en guise d'étoupe, une certaine mousse sèche, dont tout le revers oriental du cap Bathurst était abondamment tapissé. Cette mousse fut engagée dans les interstices au moyen de fers à calfat battus à coups de maillet, et, dans chaque rainure, le maître charpentier fit étendre à chaud plusieurs couches de goudron que les pins fournirent à profusion. Les murailles et les planchers, ainsi construits, présentaient une imperméabilité parfaite, et leur épaisseur était une garantie contre les rafales et les froids de l'hiver.

La porte et les fenêtres, percées dans les deux façades, furent grossièrement, mais solidement établies. Les fenêtres, à petits vitraux, n'eurent d'autres vitres que cette substance cornée, jaunâtre, à peine diaphane, que fournit la colle de poisson séchée, mais il fallait s'en contenter. D'ailleurs, pendant la belle saison, on devait tenir ces fenêtres constamment ouvertes, afin d'aérer la maison. Pendant la mauvaise saison, comme on n'avait aucune lumière à attendre de ce ciel obscurci par la nuit arctique, les fenêtres devaient être, au contraire, toujours et hermétiquement fermées par d'épais volets à grosses ferrures, capables de résister à tous les efforts de la tourmente.

À l'intérieur de la maison, les aménagements furent assez rapidement exécutés. Une double porte, installée en arrière de la première dans le compartiment qui formait antichambre, permettait aux entrants comme aux sortants de passer par une température moyenne entre la température intérieure et la température extérieure. De cette façon, le vent, tout chargé de froidures aiguës et d'humidités glaciales, ne pouvait plus arriver directement jusqu'aux chambres. D'ailleurs, les pompes à air qui avaient été apportées du Fort-Reliance furent installées ainsi que leur réservoir, de manière à pouvoir modifier dans une juste proportion l'atmosphère de l'habitation, pour le cas où des froids trop vifs eussent empêché d'ouvrir portes et fenêtres. L'une de ces pompes devait rejeter l'air du dedans, lorsqu'il serait trop chargé d'éléments délétères, et l'autre devait amener sans inconvénient l'air pur du dehors dans le réservoir d'où on le distribuerait suivant le besoin. Le lieutenant Hobson donna tous ses soins à cette installation, qui, le cas échéant, devait rendre de grands services.

Le principal ustensile de la cuisine fut un vaste fourneau de fonte, qui avait été apporté, par pièces, du Fort-Reliance. Le forgeron Raë n'eut que la peine de le remonter, ce qui ne fut ni long ni difficile. Mais les tuyaux destinés à la conduite de la fumée, celui de la cuisine comme celui du poêle de la grande salle, exigèrent plus de temps et d'ingéniosité. On ne pouvait se servir de tuyaux de tôle, qui n'eussent pas résisté longtemps aux coups de vent d'équinoxe, et il fallait de toute nécessité employer des matériaux plus résistants. Après plusieurs essais qui ne réussirent pas, Jasper Hobson se décida à utiliser une autre matière que le bois. S'il avait eu de la pierre à sa disposition, la difficulté eût été rapidement vaincue. Mais, on l'a dit, par une étrangeté assez inexplicable, les pierres manquaient absolument aux environs du cap Bathurst.

En revanche, on l'a dit aussi, les coquillages s'accumulaient par millions sur le sable des grèves.