Pendant ce temps, Jasper Hobson organisa diverses chasses. Il remit à quelques jours l'expédition qu'il méditait contre les phoques du littoral, et il s'occupa plus spécialement des ruminants dont la chair, séchée et conservée, devait assurer l'alimentation du fort pendant la mauvaise saison.

Donc, à partir du 8 août, Sabine et Marbre, quelquefois seuls, quelquefois suivis du lieutenant et du sergent Long qui s'y entendaient, battirent chaque jour le pays dans un rayon de plusieurs milles. Souvent aussi, l'infatigable Mrs. Paulina Barnett les accompagnait, ayant à la main un fusil qu'elle maniait adroitement, et elle ne restait pas en arrière de ses compagnons de chasse.

Pendant tout ce mois d'août, ces expéditions furent très fructueuses, et le grenier aux provisions se remplit à vue d'oeil. Il faut dire que Marbre et Sabine n'ignoraient aucune des ruses qu'il convient d'employer sur ces territoires, particulièrement avec les rennes, dont la défiance est extrême. Aussi quelle patience ils mettaient à prendre le vent pour échapper au subtil odorat de ces animaux! Parfois, ils les attiraient en agitant au- dessus des buissons de bouleaux nains quelque magnifique andouiller, trophée des chasses précédentes, et ces rennes, — ou plutôt ces «caribous», pour leur restituer leur nom indien, — trompés par l'apparence, s'approchaient à portée des chasseurs, qui ne les manquaient point. Souvent aussi, un oiseau délateur, bien connu de Sabine et de Marbre, un petit hibou de jour, gros comme un pigeon, trahissait la retraite des caribous. Il appelait les chasseurs en poussant comme un cri aigu d'enfant, et justifiait ainsi le nom de «moniteur» qui lui a été donné par les Indiens. Une cinquantaine de ruminants furent abattus. Leur chair, découpée en longues lanières, forma un approvisionnement considérable, et leurs peaux, une fois tannées, devaient servir à la confection des chaussures.

Les caribous ne contribuèrent pas seuls à accroître la réserve alimentaire. Les lièvres polaires, qui s'étaient prodigieusement multipliés sur ce territoire, y concoururent pour une part notable. Ils se montraient moins fuyards que leurs congénères d'Europe, et se laissaient tuer assez stupidement. C'étaient de grands rongeurs à longues oreilles, aux yeux bruns, avec une fourrure blanche comme un duvet de cygne, et qui pesaient de dix à quinze livres. Les chasseurs abattirent un grand nombre de ces animaux, dont la chair est véritablement succulente. C'est par centaines qu'on les prépara en les fumant, sans compter ceux qui, sous la main habile de Mrs. Joliffe, se transformèrent en pâtés fort alléchants.

Mais, tandis que les ressources de l'avenir s'amassaient ainsi, l'alimentation quotidienne n'était point négligée. Beaucoup de ces lièvres polaires servirent au repas du jour, et les chasseurs comme les travailleurs de maître Mac Nap n'étaient pas gens à dédaigner un morceau de venaison fraîche et savoureuse. Dans le laboratoire de Mrs. Joliffe, ces rongeurs subissaient les combinaisons culinaires les plus variées, et l'adroite petite femme se surpassait, au grand enchantement du caporal, qui quêtait incessamment pour elle des éloges qu'on ne lui marchandait pas, d'ailleurs.

Quelques oiseaux aquatiques varièrent aussi fort agréablement le menu quotidien. Sans parler des canards qui foisonnaient sur les rives du lagon, il convient de citer certains oiseaux qui s'abattaient par bandes nombreuses dans les endroits où poussaient quelques maigres saules. C'étaient des volatiles appartenant à l'espèce des perdrix, et auxquels les dénominations zoologiques ne manquent pas. Aussi, lorsque Mrs. Paulina Barnett demanda pour la première fois à Sabine quel était le nom de ces oiseaux:

«Madame, lui répondit le chasseur, les Indiens les appellent des «tétras de saules», mais pour nous autres, chasseurs européens, ce sont de véritables coqs de bruyère.»

En vérité, on eût dit des perdrix blanches, avec de grandes plumes mouchetées de noir à l'extrémité de la queue. C'était un gibier excellent, qui n'exigeait qu'une cuisson rapide devant un feu clair et pétillant.

À ces diverses sortes de venaison, les eaux du lac et de la petite rivière ajoutaient encore leur contingent. Personne ne s'entendait mieux à pêcher que le calme et paisible sergent Long. Soit qu'il laissât le poisson mordre à son hameçon amorcé, soit qu'il cinglât les eaux avec sa ligne armée d'hameçons vides, personne ne pouvait rivaliser avec lui d'habileté et de patience, — si ce n'était la fidèle Madge, la compagne de Mrs. Paulina Barnett. Pendant des heures entières, ces deux disciples du célèbre Isaac Walton[3] restaient assis l'un près de l'autre, la ligne à la main, guettant leur proie, ne prononçant pas une parole; mais, grâce à eux, la «marée ne manqua jamais», et le lagon ou la rivière leur livraient journellement de magnifiques échantillons de la famille des salmonées.

Pendant ces excursions qui se poursuivirent presque quotidiennement jusqu'à la fin du mois d'août, les chasseurs eurent souvent affaire à des animaux fort dangereux. Jasper Hobson constata, non sans une certaine appréhension, que les ours étaient nombreux sur cette partie du territoire. Il était rare, en effet, qu'un jour se passât sans qu'un couple de ces formidables carnassiers ne fût signalé. Bien des coups de fusil furent adressés à ces terribles visiteurs. Tantôt, c'était une bande de ces ours bruns qui sont fort communs sur toute la région de la Terre-Maudite, tantôt, une de ces familles d'ours polaires d'une taille gigantesque, que les premiers froids amèneraient sans doute en plus grand nombre aux environs du cap Bathurst. Et, en effet, dans les récits d'hivernage, on peut observer que les explorateurs ou les baleiniers sont plusieurs fois par jour exposés à la rencontre de ces carnassiers.