On avait entièrement déchargé les traîneaux et transporté la literie dans les différentes chambres. Dans le grenier, auquel on arrivait par une échelle placée au fond du couloir d'entrée, on relégua les ustensiles, les provisions, les munitions, dont on ne devait pas faire un usage immédiat. Les vêtements d'hiver, bottes ou casaques, fourrures et pelleteries, y trouvèrent place dans de vastes armoires, à l'abri de l'humidité.
Ces premiers travaux terminés, le lieutenant s'occupa du chauffage futur de la maison. Il fit faire, sur les collines boisées, une provision considérable de combustible, sachant bien que, par certaines semaines de l'hiver, il serait impossible de s'aventurer au dehors. Il songea même à utiliser la présence des phoques sur le littoral, de manière à se procurer une abondante réserve d'huile, — le froid polaire devant être combattu par les plus énergiques moyens. D'après son ordre et sous sa direction, on établit dans la maison des condensateurs destinés à recueillir l'humidité interne, appareils qu'il serait facile de débarrasser de la glace dont ils se rempliraient pendant l'hiver.
Cette question du chauffage, très grave assurément, préoccupait beaucoup le lieutenant Hobson.
«Madame, disait-il quelquefois à la voyageuse, je suis un enfant des régions arctiques, j'ai quelque expérience de ces choses, et j'ai surtout lu et relu bien des récits d'hivernage. On ne saurait prendre trop de précautions quand il s'agit de passer la saison du froid dans ces contrées. Il faut tout prévoir, car un oubli, un seul, peut amener d'irréparables catastrophes pendant les hivernages.
— Je vous crois, monsieur Hobson, répondait Mrs. Paulina Barnett, et je vois bien que le froid aura en vous un terrible adversaire. Mais la question d'alimentation ne vous paraît-elle pas aussi importante?
— Tout autant, madame, et je compte bien vivre sur le pays pour économiser nos réserves. Aussi, dans quelques jours, dès que nous serons à peu près installés, nous organiserons des chasses de ravitaillement. Quant à la question des animaux à fourrure, nous verrons à la résoudre plus tard et à remplir les magasins de la Compagnie. D'ailleurs, ce n'est pas le moment de chasser la martre, l'hermine, le renard et autres animaux à fourrure. Ils n'ont pas encore le pelage d'hiver, et les peaux perdraient vingt- cinq pour cent de leur valeur, si on les emmagasinait en ce moment. Non. Bornons-nous d'abord à approvisionner l'office du Fort-Espérance. Les rennes, les élans, les wapitis, si quelques- uns se sont avancés jusqu'à ces parages, doivent seuls attirer nos chasseurs. En effet, vingt personnes à nourrir et une soixantaine de chiens, cela vaut la peine que l'on s'en préoccupe!»
On voit que le lieutenant était un homme d'ordre. Il voulait agir avec méthode, et, si ses compagnons le secondaient, il ne doutait pas de mener à bonne fin sa difficile entreprise.
Le temps, à cette époque de l'année, était presque invariablement beau. La période des neiges ne devait pas commencer avant cinq semaines. Lorsque la maison principale eut été achevée, Jasper Hobson fit donc continuer les travaux de charpentage, en construisant un vaste chenil destiné à abriter les attelages de chiens. Cette «dog-house» fut bâtie au pied même du promontoire, et s'appuya sur le talus même, à une quarantaine de pas sur le flanc droit de la maison. Les futurs communs, appropriés pour le logement des hommes, devaient faire face au chenil, sur la gauche, tandis que les magasins et la poudrière occuperaient la partie antérieure de l'enceinte.
Cette enceinte, par une prudence peut-être exagérée, Jasper Hobson résolut de l'établir avant l'hiver. Une bonne palissade, solidement plantée, faite de poutres pointues, devait garantir la factorerie non seulement de l'attaque des gros animaux, mais aussi contre l'agression des hommes, au cas où quelque parti ennemi, Indiens ou autres, se présenterait. Le lieutenant n'avait point oublié ces traces, qu'une troupe quelconque avait laissées sur le littoral, à moins de deux cents milles du Fort-Espérance. Il connaissait les procédés violents de ces chasseurs nomades, et il pensait que mieux valait, en tout cas, se mettre à l'abri d'un coup de main. La ligne de circonvallation fut donc tracée de manière à entourer la factorerie, et aux deux angles antérieurs qui couvraient le côté du lagon, maître Mac Nap se chargea de construire deux petites poivrières en bois, très convenables pour abriter des hommes de garde.
Avec un peu de diligence, — et ces braves ouvriers travaillaient sans relâche, — il était possible d'achever ces nouvelles constructions avant l'hiver.