Quant à Mrs. Paulina Barnett, secondée par Madge, elle voulut s'occuper d'organisation intérieure, et l'on ne devait pas tarder à sentir l'influence de cette femme intelligente et bonne dans une multitude de détails dont Jasper Hobson et ses compagnons ne se seraient probablement jamais préoccupés.
Après avoir exploré le territoire sur un rayon de plusieurs milles, le lieutenant reconnut qu'il formait une vaste presqu'île, d'une superficie de cent cinquante milles carrés environ. Un isthme, large de quatre milles au plus, la rattachait au continent américain, et s'étendait depuis le fond de la baie Whasburn, à l'est, jusqu'à une échancrure correspondante de la côte opposée. La délimitation de cette presqu'île, à laquelle le lieutenant donna le nom de presqu'île Victoria, était très nettement accusée.
Jasper Hobson voulut savoir ensuite quelles ressources offraient le lagon et la mer. Il eut lieu d'être satisfait. Les eaux du lagon, très peu profondes d'ailleurs, mais fort poissonneuses, promettaient une abondante réserve de truites, de brochets et autres poissons d'eau douce, dont on devait tenir compte. La petite rivière donnait asile à des saumons qui en remontaient aisément le cours, et à des familles frétillantes de blanches et d'éperlans. La mer, sur ce littoral, semblait moins richement peuplée que le lagon. Mais, de temps en temps, on voyait passer au large d'énormes souffleurs, des baleines, des cachalots, qui fuyaient sans doute le harpon des pêcheurs de Behring, et il n'était pas impossible qu'un de ces gros mammifères vînt s'échouer sur la côte. C'était à peu près le seul moyen que les colons du cap Bathurst eussent de s'en emparer. Quant à la partie du rivage située dans l'ouest, elle était fréquentée, en ce moment, par de nombreuses familles de phoques; mais Jasper Hobson recommanda à ses compagnons de ne point donner inutilement la chasse à ces animaux. On verrait plus tard s'il ne conviendrait pas d'en tirer parti.
Ce fut le 6 août que les colons du cap Bathurst prirent possession de leur nouvelle demeure. Auparavant, et après discussion publique, ils lui donnèrent un nom de bon augure, qui réunit l'unanimité des voix.
Cette habitation, ou plutôt ce fort, — alors le poste le plus avancé de la Compagnie sur le littoral américain, — fut nommé Fort-Espérance.
Et s'il ne figure pas actuellement sur les cartes les plus récentes des régions arctiques, c'est qu'un sort terrible l'attendait dans un avenir très rapproché, au détriment de la cartographie moderne.
XIV.
Quelques excursions.
L'aménagement de la nouvelle demeure s'opéra rapidement. Le lit de camp, établi dans la grande salle, n'attendit bientôt plus que des dormeurs. Le charpentier Mac Nap avait fabriqué une vaste table, à gros pieds, lourde et massive, que le poids des mets, si considérable qu'il fût, ne ferait jamais gémir. Autour de cette table étaient disposés des bancs non moins solides, mais fixes et par conséquent peu propres à justifier ce qualificatif de «meubles» qui n'appartient qu'aux objets mobiles. Enfin quelques sièges volants et deux vastes armoires complétaient le matériel de cette pièce.
La chambre du fond était prête aussi. Des cloisons épaisses la divisaient en six cabines, dont deux seulement étaient éclairées par les dernières fenêtres ouvertes sur les façades antérieure et postérieure. Le mobilier de chaque cabine se composait uniquement d'un lit et d'une table. Mrs. Paulina Barnett et Madge occupaient ensemble celle qui prenait directement vue sur le lac. Jasper Hobson avait offert à Thomas Black l'autre cabine éclairée sur la façade de la cour, et l'astronome en avait immédiatement pris possession. Quant à lui, en attendant que ses hommes fussent logés dans des bâtiments nouveaux, il se contenta d'une sorte de cellule à demi sombre, attenant à la salle à manger, et qui s'éclairait tant bien que mal au moyen d'un oeil-de-boeuf percé dans le mur de refend. Mrs. Joliffe, Mrs. Mac Nap et Mrs. Raë occupaient avec leurs maris les autres cabines. C'étaient trois bons ménages, forts unis, qu'il eût été cruel de séparer. D'ailleurs, la petite colonie ne devait pas tarder à compter un nouveau membre, et maître Mac Nap, — un certain jour, — n'avait pas hésité à demander à Mrs Paulina Barnett si elle voudrait lui faire l'honneur d'être marraine vers la fin de la présente année. Ce que Mrs. Paulina Barnett accepta avec grande satisfaction.