L'une, racine bulbeuse, difficile à reconnaître, puisque ses feuilles tombent précisément au moment où elle entre dans la période de floraison, n'était autre que le poireau-sauvage. Ce poireau fournissait une ample récolte d'oignons, gros comme un oeuf, qui furent judicieusement employés en guise de légumes.

L'autre plante, connue dans tout le nord de l'Amérique sous le nom de «thé du Labrador», poussait en grande abondance sur les bords du lagon, entre les bouquets de saules et d'arbousiers, et elle formait la nourriture favorite des lièvres polaires. Ce thé, infusé dans l'eau bouillante et additionné de quelques gouttes de brandy ou de gin, composait une excellente boisson, et cette plante mise en conserve, permit d'économiser la provision de thé chinois apporté du Fort-Reliance.

Mais, pour obvier à la pénurie des végétaux alimentaires, Jasper Hobson s'était muni d'une certaine quantité de graines qu'il comptait semer, quand le moment en serait venu. C'étaient principalement des graines d'oseille et de cochlearias, dont les propriétés antiscorbutiques sont très appréciées sous ces latitudes. On pouvait espérer qu'en choisissant un terrain abrité contre les brises aiguës qui brûlent toute végétation comme une flamme, ces graines réussiraient pour la saison prochaine.

Au surplus, la pharmacie du nouveau fort n'était pas dépourvue d'antiscorbutiques. La Compagnie avait fourni quelques caisses de citrons et de «lime-juice», précieuse substance dont aucune expédition polaire ne saurait se passer.

Mais il importait d'économiser cette réserve comme bien d'autres car une série de mauvais temps pouvait compromettre les communications entre le Fort-Espérance et les factoreries du Sud.

XV.

À quinze milles du cap Bathurst.

Les premiers jours de septembre étaient arrivés. Dans trois semaines, même en admettant les chances les plus favorables, la mauvaise saison allait nécessairement interrompre les travaux. Il fallait donc se hâter. Très heureusement, les nouvelles constructions avaient été rapidement conduites. Maître Mac Nap et ses hommes faisaient des prodiges d'activité. La «dog-house» n'attendit bientôt plus qu'un dernier coup de marteau, et la palissade se dressait presque en entier déjà sur le périmètre assigné au fort. On s'occupa alors d'établir la poterne qui devait donner accès dans la cour intérieure. Cette enceinte, faite de gros pieux pointus, hauts de quinze pieds, formait une sorte de demi-lune ou de cavalier sur sa partie antérieure. Mais afin de compléter le système de fortification, il fallait couronner le sommet du cap Bathurst qui commandait la position. On le voit, le lieutenant Jasper Hobson admettait le système de l'enceinte continue et des forts détachés: grand progrès dans l'art des Vauban et des Cormontaigne. Mais, en attendant le couronnement du cap, la palissade suffisait à mettre les nouvelles constructions à l'abri «d'un coup de patte», sinon d'un coup de main.

Le 4 septembre, Jasper Hobson décida que ce jour serait employé à chasser les amphibies du littoral. Il s'agissait, en effet, de s'approvisionner à la fois en combustible et en luminaire, avant que la mauvaise saison ne fût arrivée.

Le campement des phoques était éloigné d'une quinzaine de milles. Jasper Hobson proposa à Mrs. Paulina Barnett de suivre l'expédition. La voyageuse accepta. Non pas que le massacre projeté fût très attrayant par lui-même, mais voir le pays, observer les environs du cap Bathurst, et précisément cette partie du littoral que bordaient de hautes falaises, il y avait de quoi tenter sa curiosité.