Ces martres et ces visons, pendant le mois de septembre, ne fournirent à la factorerie qu'un petit nombre de fourrures. Ce sont des animaux très vifs, très agiles, au corps long et souple, qui leur a valu la dénomination de «vermiformes». Et, en effet, ils peuvent s'allonger comme un ver, et conséquemment se faufiler par les plus étroites ouvertures. On comprend donc qu'ils puissent échapper aisément aux poursuites des chasseurs. Aussi, pendant la saison d'hiver, les prend-on plus facilement au moyen de trappes. Marbre et Sabine n'attendaient que le moment favorable de se transformer en trappeurs, et ils comprenaient bien qu'au retour du printemps, ni les wisons ni les martres ne manqueraient dans les magasins de la Compagnie.
Pour achever l'énumération des pelleteries dont le Fort-Espérance s'enrichit pendant ces expéditions, il convient de parler des renards bleus et des renards argentés, qui sont considérés sur les marchés de Russie et d'Angleterre comme les plus précieux des animaux à fourrure.
Au-dessus de tous se place le renard bleu, connu zoologiquement sous le nom «d'isatis». Ce joli animal est noir de museau, cendré ou blond foncé de poil, et nullement bleu, comme on pourrait le croire; son pelage très long, très épais, très moelleux, est admirable et possède toutes les qualités qui constituent la beauté d'une fourrure: douceur, solidité, longueur du poil, épaisseur et couleur. Le renard bleu est incontestablement le roi des animaux à fourrure. Aussi sa peau vaut-elle six fois le prix de toute autre peau, et un manteau appartenant à l'empereur de Russie, fait tout entier avec des peaux du cou de renard bleu, qui sont les plus belles, fut-il estimé, à l'exposition de Londres, en 1851, trois mille quatre cents livres sterling[4].
Quelques-uns de ces renards avaient paru aux environs du cap Bathurst, mais les chasseurs n'avaient pu s'en emparer, car ces carnivores sont rusés, agiles, difficiles à prendre, mais on réussit à tuer une douzaine de renards argentés dont le pelage, d'un noir magnifique, est pointillé de blanc. Quoique la peau de ces derniers ne vaille pas celle des renards bleus, c'est encore une riche dépouille, qui trouve un haut prix sur les marchés de l'Angleterre et de la Russie.
L'un de ces renards argentés était un animal superbe, dont la taille surpassait un peu celle du renard commun. Il avait les oreilles, les épaules, la queue d'un noir de fumée, mais la fine extrémité de son appendice caudal et le haut de ses sourcils étaient blancs.
Les circonstances particulières dans lesquelles ce renard fut tué méritent d'être rapportées avec détail, car elles justifièrent certaines appréhensions du lieutenant Hobson, ainsi que certaines précautions défensives qu'il avait cru devoir prendre.
Le 24 septembre, dans la matinée, deux traîneaux avaient amené Mrs. Paulina Barnett, le lieutenant, le sergent Long, Marbre et Sabine à la baie des Morses. Des traces de renards avaient été reconnues, la veille, par quelques hommes du détachement, au milieu de roches entre lesquelles poussaient de maigres arbrisseaux, et certains indices indiscutables avaient trahi leur passage. Les chasseurs, mis en appétit, s'occupèrent de retrouver une piste qui leur promettait une dépouille de haut prix, et, en effet, les recherches ne furent point vaines. Deux heures après leur arrivée, un assez beau renard argenté gisait sans vie sur le sol.
Deux ou trois autres de ces carnivores furent encore entrevus. Les chasseurs se divisèrent alors. Tandis que Marbre et Sabine se lançaient sur les traces d'un renard, le lieutenant Hobson, Mrs. Paulina Barnett et le sergent Long essayaient de couper la retraite à un autre bel animal qui cherchait à se dissimuler derrière les roches.
Il fallut naturellement ruser avec ce renard, qui, se laissant à peine voir, n'exposait aucune partie de son corps au choc d'une balle.
Pendant une demi-heure, cette poursuite continua sans amener de résultat. Cependant l'animal était cerné sur trois côtés, et la mer lui fermait le quatrième. Il comprit bientôt le désavantage de sa situation, et il résolut d'en sortir par un bond prodigieux, qui ne laissait d'autre chance au chasseur que de le tirer au vol.