Ils eurent bientôt atteint le fleuve, qui coulait à moins de cinq cents mètres. La charrette les y attendait, en face d'un chaland, dont on apercevait la masse sombre à quelques mètres de la rive.
La distance était médiocre et les travailleurs nombreux. En peu d'instants, le va-et-vient de deux bachots eut transporté à bord de ce chaland le chargement de la voiture. Aussitôt, celle-ci s'éloigna et disparut dans la nuit, tandis que la plupart des combattants de la clairière se dispersaient à travers la campagne, après avoir reçu leur part de butin. Du crime qui venait d'être commis, il ne subsistait plus d'autre trace qu'un amoncellement de colis encombrant le pont de la gabarre, à bord de laquelle ne s'étaient embarqués que huit hommes.
En réalité, la fameuse bande du Danube était exclusivement composée de ces huit hommes. Quant aux autres, ils représentaient une faible partie d'un personnel indéterminé de sous-ordres, dont telle ou telle fraction était utilisée, selon la région exploitée: Ceux-ci demeuraient toujours étrangers à l'exécution proprement dite des coups de main, et leur rôle, limité aux fonctions de porteurs, de vedettes ou de gardes du corps, ne commençait qu'au moment où il s'agissait d'évacuer vers le fleuve le butin conquis.
Cette organisation était des plus habiles. Par ce moyen, la bande disposait, sur tout le parcours du Danube, d'innombrables affiliés dont bien peu se rendaient compte du genre d'opérations auxquelles ils apportaient leur concours. Recrutés dans la classe la plus illettrée, de véritables brutes en général, ils croyaient participer à de vulgaires actes de contrebande et ne cherchaient pas à en savoir davantage. Jamais ils n'avaient songé à établir le moindre rapprochement entre celui qui commandait les expéditions auxquelles ils prenaient part et ce fameux Ladko qui, tout en leur cachant son nom, semblait se complaire étrangement à laisser une trace quelconque de son état civil sur chaque théâtre de ses crimes.
Leur indifférence paraîtra moins surprenante, si l'on veut bien considérer que ces crimes, commis sur tout le cours du Danube, étaient éparpillés sur une immense étendue. L'émotion publique avait donc, entre chacun d'eux, le temps de se calmer. C'est surtout dans les bureaux de la police, où venaient se centraliser toutes les plaintes des régions riveraines, que le nom de Ladko avait acquis sa triste célébrité. Dans les villes, la classe bourgeoise, à cause des manchettes ronflantes des journaux, lui accordait encore un intérêt spécial. Mais pour la masse du peuple, et, a fortiori, pour les paysans, il n'était qu'un malfaiteur comme un autre, dont on a à souffrir une fois et qu'on ne revoit plus ensuite.
Au contraire, les huit hommes restés à bord du chaland se connaissaient tous entre eux et formaient une véritable bande. A l'aide de leur bateau, ils montaient ou descendaient sans cesse le Danube. Que l'occasion d'une profitable opération se présentât, ils s'arrêtaient, recrutaient dans les environs le personnel nécessaire, puis, le butin en sûreté dans leur cachette flottante, ils repartaient, en quête de nouveaux exploits.
Quand le chaland était plein, ils gagnaient la mer Noire où un vapeur à leur dévotion venait croiser au jour fixé. Transportées à bord de ce vapeur, les richesses volées, et parfois acquises au prix d'un meurtre, y devenaient brave et loyale cargaison, capable d'être échangée contre de l'or, dans des contrées lointaines, au grand soleil des honnêtes gens.
C'est exceptionnellement que la bande, la nuit précédente, avait fait parler d'elle à si faible distance de son précédent méfait. Elle ne commettait pas, d'ordinaire, une telle faute, qui, répétée, eût pu donner l'éveil aux complices inconscients qu'elle embauchait dans le pays. Mais, cette fois, son capitaine avait eu une raison particulière de ne pas s'éloigner, et si cette raison n'était pas celle que lui avait attribuée Karl Dragoch, en causant à Ulm avec Friedrich Ulhmann, la personnalité du policier n'y était cependant pas étrangère.
Reconnu à Vienne par le chef de bande lui-même, alors accompagné de son second, Titcha, il avait été, depuis cet instant, suivi à la piste, sans le savoir, par une série d'affiliés locaux auxquels on n'avait dit que l'essentiel, et le chaland s'était appliqué à ne précéder la barge que de quelques kilomètres. Cet espionnage, des plus malaisés dans une contrée souvent découverte et où abondaient en ce moment les gens de police, avait été forcément intermittent, et le hasard avait voulu que jamais Karl Dragoch et son hôte ne fussent aperçus en même temps. Rien n'avait donc permis de supposer que la barge eût deux habitants, ni d'admettre, par conséquent, la possibilité d'une erreur.
En instituant cette surveillance, le capitaine des bandits rêvait d'un coup de maître. Supprimer le détective? Il n'y songeait pas. Pour le moment tout au moins, il projetait seulement de s'en emparer, Karl Dragoch en son pouvoir, il aurait ensuite la partie belle pour traiter d'égal à égal, si jamais un sérieux danger le menaçait.