En effet, John Cort n'eut point à doubler, ce qui économisa une seconde cartouche. La bête, tombée entre les roseaux, glissa au pied de la berge, lançant un jet de sang qui rougit le long de la rive l'eau si limpide du rio Johausen.

Afin de ne pas perdre cette superbe pièce, le radeau se dirigea vers l'endroit où le ruminant s'était abattu, et le foreloper prit ses dispositions pour le dépecer sur place afin d'en retirer les morceaux comestibles.

Les deux amis ne purent qu'admirer cet échantillon des boeufs sauvages d'Afrique, d'une taille gigantesque. Lorsque ces animaux franchissent les plaines par troupes de deux à trois cents, on se figure quelle galopade furieuse au milieu des nuages de poussière soulevés sur leur passage!

C'était un onja, nom par lequel le désignent les indigènes, un taureau solitaire, plus grand que ses congénères de l'Europe, le front plus étroit, le mufle plus allongé, les cornes plus comprimées. Si la peau de l'onja sert à fabriquer des buffleteries d'une solidité supérieure, si ses cornes fournissent la matière des tabatières et des peignes, si ses poils rudes et noirs sont employés à rembourrer les chaises et les selles, c'est avec ses filets, ses côtelettes, ses entrecôtes qu'on obtient une nourriture aussi savoureuse que fortifiante, qu'il s'agisse des buffles de l'Asie, de l'Afrique, ou du buffle de l'Amérique. En somme, Max Huber avait eu là un coup heureux. À moins qu'un onja ne tombe sous la première balle, il est terrible quand il fonce sur le chasseur.

Sa hachette et son couteau aidant, Khamis procéda à l'opération du dépeçage, à laquelle ses compagnons durent l'aider de leur mieux. Il ne fallait pas charger le radeau d'un poids inutile, et vingt kilogrammes de cette chair appétissante devaient suffire à l'alimentation pendant plusieurs jours.

Or, tandis que s'accomplissait ce haut fait, Llanga, si curieux d'ordinaire des choses qui intéressaient son ami Max et son ami John, était resté sous le taud, et voici pour quel motif.

Au bruit de la détonation produite par la carabine, le petit être s'était tiré de son assoupissement. Ses bras avaient fait un léger mouvement. Si ses paupières ne s'étaient pas relevées, du moins, de sa bouche entr'ouverte, de ses lèvres décolorées s'était de nouveau échappé l'unique mot que Llanga eût surpris jusqu'alors:

«Ngora… ngora!»

Cette fois, Llanga ne se trompait pas. Le mot arrivait bien à son oreille, avec une articulation singulière et une sorte de grasseyement provoqué par l'r de «ngora».

Ému par l'accent douloureux de cette pauvre créature, Llanga prit sa main brûlante d'une fièvre qui durait depuis la veille. Il remplit la tasse d'eau fraîche, il essaya de lui en verser quelques gouttes dans la bouche sans y parvenir. Les mâchoires, aux dents d'une blancheur éclatante, ne se desserrèrent pas. Llanga, mouillant alors un peu d'herbe sèche, bassina délicatement les lèvres du petit et cela parut lui faire du bien. Sa main pressa faiblement celle qui la tenait, et le mot «ngora» fut encore prononcé.