À cinq cents mètres en aval, la rivière obliquait brusquement vers la droite par un coude où les arbres réapparaissaient en épais massifs. L'oreille, tendue dans cette direction, percevait un mugissement sourd et continu, qui ne ressemblait en rien à des beuglements de ruminants ou des hurlements de fauves. C'était une sorte de brouhaha qui s'accroissait à mesure que le radeau gagnait de ce côté…
«Un bruit suspect… dit John Cort.
— Et dont je ne reconnais pas la nature, ajouta Max Huber.
— Peut-être existe-t-il là-bas une chute ou un rapide?… reprit le foreloper. Le vent souffle du sud, et je sens que l'air est tout mouillé!»
Khamis ne se trompait pas. À la surface du rio passait comme une vapeur liquide qui ne pouvait provenir que d'une violente agitation des eaux.
Si la rivière était barrée par un obstacle, si la navigation allait être interrompue, cela constituait une éventualité assez grave pour que Max Huber et John Cort ne songeassent plus à Llanga ni à son protégé.
Le radeau dérivait avec une certaine rapidité, et, au delà du tournant, on serait fixé sur les causes de ce lointain tumulte.
Le coude franchi, les craintes du foreloper ne furent que trop justifiées.
À cent toises environ, un entassement de roches noirâtres formait barrage d'une rive à l'autre, sauf à son milieu, où les eaux se précipitaient en le couronnant d'écume. De chaque côté, elles venaient se heurter contre une digue naturelle et, à certains endroits, bondissaient par-dessus. C'était, à la fois, le rapide au centre, la chute latéralement. Si le radeau ne ralliait pas l'une des berges, si on ne parvenait pas à l'y fixer solidement, il serait entraîné et se briserait contre le barrage, à moins qu'il ne chavirât dans le rapide.
Tous avaient gardé leur sang-froid. D'ailleurs, pas un instant à perdre, car la vitesse du courant s'accentuait.