Ce mot de «père», il le prononçait en allemand, fort mal. D'ailleurs, quoi de plus extraordinaire qu'un mot de cette langue dans la bouche de ces Wagddis?…

À peine entré, Llanga était allé près de la mère et celle-ci lui ouvrait ses bras, le pressait contre elle, le caressait de la main, témoignant toute sa reconnaissance pour le sauveur de son enfant.

Voici ce qu'observa plus particulièrement John Cort:

Le père était de haute taille, bien proportionné, d'apparence vigoureuse, les bras un peu plus longs que n'eussent été des bras humains, les mains larges et fortes, les jambes légèrement arquées, la plante des pieds entièrement appliquée sur le sol.

Il avait le teint presque clair de ces tribus d'indigènes qui sont plus carnivores qu'herbivores, une barbe floconneuse et courte, une chevelure noire et crépue, une sorte de toison qui lui recouvrait tout le corps. Sa tête était de moyenne grosseur, ses mâchoires peu proéminentes; ses yeux, à la pupille ardente, brillaient d'un vif éclat.

Assez gracieuse, la mère, avec sa physionomie avenante et douce, son regard qui dénotait une grande affectuosité, ses dents bien rangées et d'une remarquable blancheur, et — chez quels individus du sexe faible la coquetterie ne se manifeste-t-elle pas? — des fleurs dans sa chevelure, et aussi — détail en somme inexplicable — des grains de verre et des perles d'ivoire. Cette jeune Wagddienne rappelait le type des Cafres du Sud, avec ses bras ronds et modelés, ses poignets délicats, ses extrémités fines, des mains potelées, des pieds à faire envie à plus d'une Européenne. Sur son pelage laineux était jetée une étoffe d'écorce qui la serrait à la ceinture. À son cou pendait la médaille du docteur Johausen, semblable à celle que portait l'enfant.

Converser avec Lo-Maï et La-Maï n'était pas possible, au vif déplaisir de John Cort. Mais il fut visible que ces deux primitifs cherchèrent à remplir tous les devoirs de l'hospitalité wagddienne. Le père offrit quelques fruits qu'il prit sur une tablette, des matofés de pénétrante saveur et qui proviennent d'une liane.

Les hôtes acceptèrent les matofés et en mangèrent quelques-uns, à l'extrême satisfaction de la famille.

Et alors il y eut lieu de reconnaître la justesse de ces remarques faites depuis longtemps déjà: c'est que la langue wagddienne, à l'exemple des langues polynésiennes, offrait des parallélismes frappants avec le babil enfantin, — ce qui a autorisé les philologues à prétendre qu'il y eut pour tout le genre humain une longue période de voyelles antérieurement à la formation des consonnes. Ces voyelles, en se combinant à l'infini, expriment des sens très variés, tels ori oriori, oro oroora, orurna, etc… Les consonnes sont le k, le _t, _le p, les nasales sont ng et m. Rien qu'avec les voyelles ha, ra, on forme une séné de vocables, lesquels, sans consonances réelles, rendent toutes les nuances d'expression et jouent le rôle des noms, prénoms, verbes, etc.

Dans la conversation de ces Wagddis, les demandes et les réponses étaient brèves, deux ou trois mots, qui commençaient presque tous par les lettres ng, mgou, ms, comme chez les Congolais. La mère paraissait moins loquace que le père et probablement sa langue n'avait pas, ainsi que les langues féminines des deux continents, la faculté de faire douze mille tours à la minute.