À ces instincts de cannibales se joint l'instinct du pillage. Il les entraîne parfois à de grandes distances sur le chemin des caravanes, qu'ils assaillent, dépouillent et détruisent. S'ils sont moins bien armés que les trafiquants et leur personnel, ils ont le nombre pour eux, et des milliers d'indigènes auront toujours raison de quelques centaines de porteurs. Les forelopers ne l'ignorent pas. Aussi leur principale préoccupation est-elle de ne point s'engager entre ces villages, tels Ngombé Dara, Kalaka Taimo et autres compris dans la région de l'Aoukadépé et du Bahar- el-Abiad, où les missionnaires n'ont pas encore fait leur apparition, mais où ils pénétreront un jour. Aucune crainte n'arrête le dévouement de ces derniers lorsqu'il s'agit d'arracher de petits êtres à la mort et de régénérer ces races sauvages par l'influence de la civilisation chrétienne.

Depuis le commencement de l'expédition le Portugais Urdax n'avait pas toujours pu éviter l'attaque des indigènes, mais il s'en était tiré sans grand dommage et il ramenait son personnel au complet. Le retour promettait de s'accomplir dans des conditions parfaites de sécurité. Cette forêt contournée par l'ouest, on aurait atteint la rive droite de l'Oubanghi, et on descendrait cette rivière jusqu'à son embouchure sur la rive droite du Congo. À partir de l'Oubanghi, le pays est fréquenté par les marchands, par les missionnaires. Dès lors il y aurait moins à craindre du contact des tribus nomades que l'initiative française, anglaise, portugaise, allemande, refoule peu à peu vers les lointaines contrées du Darfour.

Mais, lorsque quelques journées de marche devaient suffire à atteindre le fleuve, la caravane n'allait-elle pas être arrêtée sur cette route, aux prises avec un tel nombre de pillards qu'elle finirait par succomber?… Il y avait lieu de le craindre. Dans tous les cas, elle ne périrait pas sans s'être défendue, et, à la voix du Portugais, on prit toutes mesures pour organiser la résistance.

En un instant, Urdax, le foreloper, John Cort, Max Huber, furent armés, carabines à la main, revolvers à la ceinture, la cartouchière bien garnie. Le chariot contenait une douzaine de fusils et de pistolets qui furent confiés à quelques-uns des porteurs dont on connaissait la fidélité.

En même temps, Urdax donna l'ordre à son personnel de se poster autour des grands tamarins, afin de se mieux abriter contre les flèches, dont la pointe empoisonnée occasionne des blessures mortelles.

On attendit. Aucun bruit ne traversait l'espace. Il ne semblait pas que les indigènes se fussent portés en avant de la forêt. Les feux se montraient incessamment, et, çà et là, s'agitaient de longs panaches de fumée jaunâtre.

«Ce sont des torches résineuses qui sont promenées sur la lisière des arbres…

— Assurément, répondit Max Huber, mais je persiste à ne pas comprendre pourquoi ces gens-là le font, s'ils ont l'intention de nous attaquer…

— Et je ne le comprends pas davantage, ajouta John Cort, s'ils n'ont pas cette intention.»

C'était inexplicable, en effet. Il est vrai, de quoi s'étonner, du moment qu'il s'agissait de ces brutes du haut Oubanghi?…