Khamis, lui, ne laissait rien voir de ce qu'il éprouvait. Il possédait ce calme étonnant de l'Africain, au sang arabe, ce sang plus épais que celui du blanc, moins rouge aussi, qui rend la sensibilité plus obtuse et donne moins prise à la douleur physique. Deux revolvers à sa ceinture, son fusil prêt à être épaulé, il attendait.

Quant au Portugais, incapable de cacher son désespoir, il songeait plus à l'irréparable dommage dont il serait victime qu'aux dangers de cette irruption. Aussi gémissait-il, récriminait-il, prodiguant les plus retentissants jurons de sa langue maternelle.

Llanga se tenait près de John Cort et regardait Max Huber. Il ne témoignait aucune crainte, n'ayant pas peur, du moment que ses deux amis étaient là.

Et pourtant l'assourdissant vacarme se propageait avec une violence inouïe, à mesure que s'approchait la chevauchée formidable. Le claironnement des puissantes mâchoires redoublait. On sentait déjà un souffle qui traversait l'air comme les vents de tempête. À cette distance de quatre à cinq cents pas, les pachydermes prenaient, dans la nuit, des dimensions démesurées, des apparences tératologiques. On eût dit d'une apocalypse de monstres, dont les trompes, comme un millier de serpents, se convulsaient dans une agitation frénétique.

Il n'était que temps de se réfugier entre les branches des tamarins, et peut-être la harde passerait-elle sans avoir aperçu le Portugais et ses compagnons.

Ces arbres dressaient leur cime à une soixantaine de pieds au- dessus du sol. Presque semblables à des noyers, très caractérisés par la capricieuse diffusion de leurs rameaux, les tamarins, sortes de dattiers, sont très répandus sur les diverses zones de l'Afrique. En même temps que les nègres fabriquent avec la partie gluante de leurs fruits une boisson rafraîchissante, ils ont l'habitude de mêler les gousses de ces arbres au riz dont ils se nourrissent, surtout dans les provinces littorales.

Les tamarins étaient assez rapprochés pour que leur basse frondaison fût entrelacée, ce qui permettrait de passer de l'un à l'autre. Leur tronc mesurait à la base une circonférence de six à huit pieds, et de quatre à cinq près de la fourche. Cette épaisseur présenterait-elle une résistance suffisante, si les animaux se précipitaient contre le tertre?

Les troncs n'offraient qu'une surface lisse jusqu'à la naissance des premières branches étendues à une trentaine de pieds au-dessus du sol. Étant donnée la grosseur du fût, atteindre la fourche eût été malaisé si Khamis n'avait eu à sa disposition quelques «chamboks». Ce sont des courroies en cuir de rhinocéros, très souples, dont les forelopers se servent pour maintenir les attelages de boeufs.

Grâce à l'une de ces courroies, Urdax et Khamis, après l'avoir lancée à travers la fourche, purent se hisser à l'un des arbres. En employant de la même façon une courroie semblable, Max Huber et John Cort en firent autant. Dès qu'ils furent achevalés sur une branche, ils envoyèrent l'extrémité du chambok à Llanga qu'ils enlevèrent en un tour de main.

La harde n'était plus qu'à trois cents mètres. En deux ou trois minutes, elle aurait atteint le tertre: