Au fond, ce projet convenait à Max Huber: s'aventurer à l'intérieur de cette immense forêt, impénétrée jusqu'alors, sinon impénétrable… Peut-être y rencontrerait-il enfin cet extraordinaire que, depuis trois mois, il n'avait pas trouvé dans les régions du haut Oubanghi!
CHAPITRE V Première journée de marche
Il était un peu plus de huit heures lorsque John Cort, Max Huber,
Khamis et l'enfant prirent direction vers le sud-ouest.
À quelle distance apparaîtrait le cours d'eau qu'ils comptaient suivre jusqu'à son confluent avec l'Oubanghi?… Aucun d'eux ne l'eût pu dire. Et si c'était celui qui paraissait couler vers la forêt, après avoir contourné le tertre des tamarins, n'obliquait- il pas à l'est sans la traverser?… Et, enfin, si les obstacles, roches ou rapides, encombraient son lit au point de le rendre innavigable?… D'autre part, si cette immense agglomération d'arbres était dépourvue de sentiers ou du moins de passées ouvertes par les animaux entre les halliers, comment des piétons pourraient-ils s'y frayer une route sans employer le fer ou le feu?… Khamis et ses compagnons trouveraient-ils, dans les parties fréquentées par les gros quadrupèdes, le sol dégagé, les broussailles piétinées, les lianes rompues, le cheminement libre?…
Llanga, comme un agile furet, courait en avant, bien que John Cort lui recommandât de ne pas s'éloigner. Mais, lorsqu'on le perdait de vue, sa voix perçante ne cessait de se faire entendre.
«Par ici… par ici!» criait-il.
Et tous trois marchaient vers lui, en suivant les percées dans lesquelles il venait de s'engager.
Lorsqu'il fallut s'orienter à travers ce labyrinthe, l'instinct du foreloper intervint utilement. D'ailleurs, par l'interstice des frondaisons, il était possible de relever la position du soleil. En ce mois de mars, à l'heure de sa culmination, il montait presque au zénith, qui, pour cette latitude, occupe la ligne de l'équateur céleste.
Cependant le feuillage s'épaississait à ce point que c'est à peine si un demi-jour régnait sous ces milliers d'arbres. Par les temps couverts, ce devait être presque de l'obscurité, et, la nuit, toute circulation deviendrait impossible. Il est vrai, l'intention de Khamis était de faire halte entre le soir et le matin, de choisir un abri au pied de quelque tronc en cas de pluie, de n'allumer de feu que juste pour cuire le gibier abattu dans l'avant ou l'après-midi. Quoique la forêt ne dût pas être fréquentée par les nomades, — et on n'avait pas relevé trace de ceux qui avaient campé sur la lisière, — mieux valait ne point signaler sa présence par l'éclat d'un foyer. Au surplus, quelques braises ardentes, disposées sous la cendre, devaient suffire à la cuisine, et il n'y avait rien à craindre du froid à cette époque de la saison africaine.
En effet, la caravane avait déjà eu à souffrir des chaleurs en parcourant les plaines de la région intertropicale. La température y atteignait un degré excessif. Sous l'abri de ces arbres, Khamis, Max Huber, John Cort seraient moins éprouvés, les conditions étant plus favorables au long et pénible parcours que leur imposaient les circonstances. Il va de soi que pendant ces nuits, imprégnées des feux du jour, à la condition que le temps fût sec, il n'y avait aucun inconvénient à coucher en plein air.