La pluie, c'était là ce qui était le plus à craindre dans une contrée où les saisons sont toutes pluvieuses. Sur la zone équinoxiale soufflent les vents alizés qui s'y neutralisent. De ce phénomène climatérique il résulte que, l'atmosphère étant généralement calme, les nuages épanchent leurs vapeurs condensées en d'interminables averses. Toutefois, depuis une semaine, le ciel s'était rasséréné au retour de la lune, et, puisque le satellite terrestre paraît avoir une influence météorologique, peut-être pouvait-on compter sur une quinzaine de jours que ne troublerait pas la lutte des éléments.

En cette partie de la forêt qui s'abaissait en pente peu sensible vers les rives de l'Oubanghi, le terrain n'était pas marécageux, ce qu'il serait sans doute plus au sud. Le sol, très ferme, était tapissé d'une herbe haute et drue qui rendait le cheminement lent et difficile, lorsque le pied des animaux ne l'avait pas foulée.

«Eh! fit observer Max Huber, il est regrettable que nos éléphants n'aient pas pu foncer jusqu'ici!… Ils auraient brisé les lianes, déchiré les broussailles, aplani le sentier, écrasé les ronces…

— Et nous avec… répliqua John Cort.

— Assurément, affirma le foreloper. Contentons-nous de ce qu'ont fait les rhinocéros et les buffles… Où ils ont passé, il y aura pour nous passage.»

Khamis, d'ailleurs, connaissait ces forêts de l'Afrique centrale pour avoir souvent parcouru celles du Congo et du Cameroun. On comprendra, dès lors, qu'il ne fût point embarrassé de répondre relativement aux essences forestières si diverses, qui foisonnaient dans celle-ci. John Cort s'intéressait à l'étude de ces magnifiques échantillons du règne végétal, à ces phanérogames dont on a catalogué tant d'espèces entre le Congo et le Nil.

«Et puis, disait-il, il en est d'utilisables, susceptibles de varier le monotone menu des grillades.»

Sans parler des gigantesques tamarins réunis en grand nombre, les mimosas d'une hauteur extraordinaire et les baobabs dressaient leurs cimes à une altitude de cent cinquante pieds. À vingt et trente mètres s'élevaient certains spécimens de la famille des euphorbiacées, à branches épineuses, à feuilles larges de six à sept pouces, doublées d'une écorce à substance laiteuse, et dont la noix, lorsque le fruit est mûr, fait explosion en projetant la semence de ses seize compartiments. Et, s'il n'eût possédé l'instinct de l'orientation, Khamis n'aurait-il pu s'en rapporter aux indications du sylphinum lacinatum, puisque les feuilles radicales de cet arbuste se tordent de manière à présenter leurs faces l'une à l'est, l'autre à l'ouest.

En vérité, un Brésilien perdu sous ces profonds massifs se serait cru au milieu des forêts vierges du bassin de l'Amazone. Tandis que Max Huber pestait contre les buissons nains qui hérissaient le sol, John Cort ne se lassait pas d'admirer ces tapis verdoyants de haute lisse, où se multipliaient le phrynium et les aniômes, les fougères de vingt sortes qu'il fallait écarter. Et quelle variété d'arbres, les uns de bois dur, les autres de bois mou! Ceux-ci, ainsi que le fait remarquer Stanley, — Voyage dans les ténèbres de l'Afrique, — remplacent le pin et le sapin des zones hyperboréennes. Rien qu'avec leurs larges feuilles, les indigènes se construisent des cabanes pour une halte de quelques jours. En outre, la forêt possédait encore en grand nombre des teks, des acajous, des coeurs-verts, des arbres de fer, des campêches de nature imputrescible, des copals de venue superbe, des manguiers arborescents, des sycomores qui pouvaient rivaliser avec les plus beaux de l'Afrique orientale, des orangers à l'état sauvage, des figuiers dont le tronc était blanc comme s'il eût été chaulé, des «mpafous» colossaux et autres arbres de toutes espèces.

En réalité, ces multiples produits du règne végétal ne sont pas assez pressés pour nuire au développement de leur ramure sous l'influence d'un climat à la fois chaud et humide. Il y aurait eu passage même pour les chariots d'une caravane, si des câbles, mesurant jusqu'à un pied d'épaisseur, n'eussent été tendus entre leurs bases. C'étaient d'interminables lianes qui s'enroulaient autour des fûts comme des fouillis de serpents. De toutes parts s'enchevêtraient un enguirlandement de branchages dont on ne saurait se faire une idée, des tortis capricieux, des festons ininterrompus allant des massifs aux halliers. Pas un rameau qui ne fût rattaché au rameau voisin! Pas un tronc qui ne fût relié par ces longues chaînes végétales, dont quelques-unes pendaient jusqu'à terre comme des stalactites de verdure! Pas une rugueuse écorce qui ne fût tapissée de mousses épaisses et veloutées sur lesquelles couraient des milliers d'insectes aux ailes pointillées d'or!