Le campement s'acheva sans retard. L'ivoire fut empilé par tas à proximité du chariot. Les attelages vaguèrent autour des tamarins. Des feux s'allumèrent çà et là avec le bois mort tombé des arbres. Le foreloper s'assura que les divers groupes ne manquaient de rien. La chair d'élan et d'antilope, fraîche ou séchée, abondait. Les chasseurs la pouvaient renouveler aisément. L'air se remplit de l'odeur des grillades, et chacun fit preuve d'un appétit formidable que justifiait cette demi-journée de marche.
Il va sans dire que les armes et les munitions étaient restées dans le chariot, — quelques caisses de cartouches, des fusils de chasse, des carabines, des revolvers, excellents engins de l'armement moderne, à la disposition du Portugais, de Khamis, de John Cort et de Max Huber, en cas d'alerte.
Le repas devait prendre fin une heure après. L'estomac apaisé, et la fatigue aidant, la caravane ne tarderait pas à être plongée dans un profond sommeil.
Toutefois, le foreloper la confia à la surveillance de quelques- uns de ses hommes, qui devaient se relever de deux heures en deux heures. En ces lointaines contrées, il y a toujours lieu de se garder contre les êtres malintentionnés, à deux pieds comme à quatre pattes. Aussi, Urdax ne manquait-il pas de prendre toutes les mesures de prudence. Âgé de cinquante ans, vigoureux encore, très entendu à la conduite des expéditions de ce genre, il était d'une extraordinaire endurance. De même, Khamis, trente-cinq ans, leste, souple, solide aussi, de grand sang-froid et de grand courage, offrait toute garantie pour la direction des caravanes à travers l'Afrique.
Ce fut au pied de l'un des tamarins que les deux amis et le Portugais s'assirent pour le souper, apporté par le petit garçon, et que venait de préparer un des indigènes auquel étaient dévolues les fonctions de cuisinier.
Pendant ce repas, les langues ne chômèrent pas plus que les mâchoires. Manger n'empêche point de parler, lorsqu'on n'y met pas trop de hâte. De quoi s'entretint-on?… Des incidents de l'expédition durant le parcours vers le nord-est?… Point. Ceux qui pouvaient se présenter au retour étaient d'un intérêt plus actuel. Le cheminement serait long encore jusqu'aux factoreries de Libreville — plus de deux mille kilomètres — ce qui exigerait de neuf à dix semaines de marche. Or, dans cette seconde partie du voyage, qui sait? avait dit John Cort à son compagnon, auquel il fallait mieux que de l'imprévu, de l'extraordinaire.
Jusqu'à cette dernière étape, depuis les confins du Darfour, la caravane avait redescendu vers l'Oubanghi, après avoir franchi les gués de l'Aoukadébé et de ses multiples affluents. Ce jour-là, elle venait de s'arrêter à peu près sur le point où se croisent le vingt-deuxième méridien et le neuvième parallèle.
«Mais, maintenant, dit Urdax, nous allons suivre la direction du sud-ouest…
— Et cela est d'autant plus indiqué, répondit John Cort, que, si mes yeux ne me trompent pas, l'horizon au sud est barré par une forêt dont on ne voit l'extrême limite ni à l'est ni à l'ouest.
— Oui… immense! répliqua le Portugais. Si nous étions obligés de la contourner par l'est, des mois s'écouleraient avant que nous l'eussions laissée en arrière!…