En toute autre situation, les créanciers auraient pu former un syndicat, se substituer à Herr Schultze, étendre la main sur son actif, s'emparer de la direction des affaires. Selon toute apparence, ils auraient reconnu qu'il ne manquait, pour faire fonctionner la machine, qu'un peu d'argent peut-être et un pouvoir régulateur.

Mais rien de tout cela n'était possible. L'instrument légal faisait défaut pour opérer cette substitution. On se trouvait arrêté par une barrière morale, plus infranchissable, s'il est possible, que les circonvallations élevées autour de la Cité de l'Acier. Les infortunés créanciers voyaient le gage de leur créance, et ils se trouvaient dans l'impossibilité de le saisir.

Tout ce qu'ils purent faire fut de se réunir en assemblée générale, de se concerter et d'adresser une requête au Congrès pour lui demander de prendre leur cause en main, d'épouser les intérêts de ses nationaux, de prononcer l'annexion de Stahlstadt au territoire américain et de faire rentrer ainsi cette création monstrueuse dans le droit commun de la civilisation. Plusieurs membres du Congrès étaient personnellement intéressés dans l'affaire ; la requête, par plus d'un côté, séduisait le caractère américain, et il y avait lieu de penser qu'elle serait couronnée d'un plein succès. Malheureusement, le Congrès n'était pas en session, et de longs délais étaient à redouter avant que l'affaire pût lui être soumise.

En attendant ce moment, rien n'allait plus à Stahlstadt et les fourneaux s'éteignaient un à un.

Aussi la consternation était-elle profonde dans cette population de dix mille familles qui vivaient de l'usine. Mais que faire ? Continuer le travail sur la foi d'un salaire qui mettrait peut-être six mois à venir, ou qui ne viendrait pas du tout ? Personne n'en était d'avis. Quel travail, d'ailleurs ? La source des commandes s'était tarie en même temps que les autres. Tous les clients de Herr Schultze attendaient pour reprendre leurs relations, la solution légale. Les chefs de section, ingénieurs et contremaîtres, privés d'ordres, ne pouvaient agir.

Il y eut des réunions, des meetings, des discours, des projets. Il n'y eut pas de plan arrêté, parce qu'il n'y en avait pas de possible. Le chômage entraîna bientôt avec lui son cortège de misères, de désespoirs et de vices. L'atelier vide, le cabaret se remplissait. Pour chaque cheminée qui avait cessé de fumer à l'usine, on vit naître un cabaret dans les villages d'alentour.

Les plus sages des ouvriers, les plus avisés, ceux qui avaient su prévoir les jours difficiles, épargner une réserve, se hâtèrent de fuir avec armes et bagages, -- les outils, la literie, chère au coeur de la ménagère, et les enfants joufflus, ravis par le spectacle du monde qui se révélait à eux par la portière du wagon. Ils partirent, ceux-là, s'éparpillèrent aux quatre coins de l'horizon, eurent bientôt retrouvé, l'un à l'est, celui-ci au sud, celui-là au nord, une autre usine, une autre enclume, un autre foyer...

Mais pour un, pour dix qui pouvaient réaliser ce rêve, combien en était-il que la misère clouait à la glèbe ! Ceux-là restèrent, l'oeil cave et le coeur navré !

Ils restèrent, vendant leurs pauvres hardes à cette nuée d'oiseaux de proie à face humaine qui s'abat d'instinct sur tous les grands désastres, acculés en quelques jours aux expédients suprêmes, bientôt privés de crédit comme de salaire, d'espoir comme de travail, et voyant s'allonger devant eux, noir comme l'hiver qui allait s'ouvrir, un avenir de misère !