Voilà ce qu'on savait et ce que tous les journaux racontaient, à quelques amplifications près. Il va sans dire qu'ils annonçaient tous pour le lendemain les renseignements les plus inédits et les plus spéciaux.
Et, de fait, il n'en était pas un qui n'eût dès la première heure expédié ses correspondants sur les routes de Stahlstadt.
Dès le 14 octobre au soir, la Cité de l'Acier s'était vue investie par une véritable armée de reporters, le carnet ouvert et le crayon au vent. Mais cette armée vint se briser comme une vague contre l'enceinte extérieure de Stahlstadt. La consigne était toujours maintenue, et les reporters eurent beau mettre en oeuvre tous les moyens possibles de séduction, il leur fut impossible de la faire plier.
Ils purent, toutefois, constater que les ouvriers ne savaient rien et que rien n'était changé dans la routine de leur section. Les contremaîtres avaient seulement annoncé la veille, par ordre supérieur, qu'il n'y avait plus de fonds aux caisses particulières, ni d'instructions venues du Bloc central, et qu'en conséquence les travaux seraient suspendus le samedi suivant, sauf avis contraire.
Tout cela, au lieu d'éclairer la situation, ne faisait que la compliquer. Que Herr Schultze eût disparu depuis près d'un mois, cela ne faisait doute pour personne. Mais quelle était la cause et la portée de cette disparition, c'est ce que personne ne savait. Une vague impression que le mystérieux personnage allait reparaître d'une minute à l'autre dominait encore obscurément les inquiétudes.
A l'usine, pendant les premiers jours, les travaux avaient continué comme à l'ordinaire, en vertu de la vitesse acquise. Chacun avait poursuivi sa tâche partielle dans l'horizon limité de sa section. Les caisses particulières avaient payé les salaires tous les samedis. La caisse principale avait fait face jusqu'à ce jour aux nécessités locales. Mais la centralisation était poussée à Stahlstadt à un trop haut degré de perfection, le maître s'était réservé une trop absolue surintendance de toutes les affaires, pour que son absence n'entraînât pas, dans un temps très court, un arrêt forcé de la machine. C'est ainsi que, du 17 septembre, jour où pour la dernière fois, le Roi de l'Acier avait signé des ordres, jusqu'au 13 octobre, où la nouvelle de la suspension des paiements avait éclaté comme un coup de foudre, des milliers de lettres -- un grand nombre contenaient certainement des valeurs considérables --, passées par la poste de Stahlstadt, avaient été déposées à la boîte du Bloc central, et, sans nul doute, étaient arrivées au cabinet de Herr Schultze. Mais lui seul se réservait le droit de les ouvrir, de les annoter d'un coup de crayon rouge et d'en transmettre le contenu au caissier principal.
Les fonctionnaires les plus élevés de l'usine n'auraient jamais songé seulement à sortir de leurs attributions régulières. Investis en face de leurs subordonnés d'un pouvoir presque absolu, ils étaient chacun, vis-à-vis de Herr Schultze -- et même vis-à-vis de son souvenir --, comme autant d'instruments sans autorité, sans initiative, sans voix au chapitre. Chacun s'était donc cantonné dans la responsabilité étroite de son mandat, avait attendu, temporisé, « vu venir » les événements.
A la fin, les événements étaient venus. Cette situation singulière s'était prolongée jusqu'au moment où les principales maisons intéressées, subitement saisies d'alarme, avaient télégraphié, sollicité une réponse, réclamé, protesté, enfin pris leurs précautions légales. Il avait fallu du temps pour en arriver là. On ne se décida pas aisément à soupçonner une prospérité si notoire de n'avoir que des pieds d'argile. Mais le fait était maintenant patent : Herr Schultze s'était dérobé à ses créanciers.
C'est tout ce que les reporters purent arriver à savoir. Le célèbre Meiklejohn lui-même, illustre pour avoir réussi à soutirer des aveux politiques au président Grant l'homme le plus taciturne de son siècle, l'infatigable Blunderbuss, fameux pour avoir le premier, lui simple correspondant du World, annoncé au tsar la grosse nouvelle de la capitulation de Plewna, ces grands hommes du reportage n'avaient pas été cette fois plus heureux que leurs confrères. Ils étaient obligés de s'avouer à eux-mêmes que la Tribune et le World ne pourraient encore donner le dernier mot de la faillite Schultze.
Ce qui faisait de ce sinistre industriel un événement presque unique, c'était cette situation bizarre de Stahlstadt, cet état de ville indépendante et isolée qui ne permettait aucune enquête régulière et légale. La signature de Herr Schultze était, il est vrai, protestée à New York, et ses créanciers avaient toute raison de penser que l'actif représenté par l'usine pouvait suffire dans une certaine mesure à les indemniser. Mais à quel tribunal s'adresser pour en obtenir la saisie ou la mise sous séquestre ? Stahlstadt était restée un territoire spécial, non classé encore, où tout appartenait à Herr Schultze. Si seulement il avait laissé un représentant, un conseil d'administration, un substitut ! Mais rien, pas même un tribunal, pas même un conseil judiciaire ! Il était à lui seul le roi, le grand juge, le général en chef, le notaire, l'avoué, le tribunal de commerce de sa ville. Il avait réalisé en sa personne l'idéal de la centralisation. Aussi, lui absent, on se trouvait en face du néant pur et simple, et tout cet édifice formidable s'écroulait comme un château de cartes.