Sans ajouter plus de foi qu'il ne fallait à tous ces récits Marcel savait qu'ils étaient, en somme, l'expression populaire d'un fait parfaitement réel : l'extrême difficulté qu'il y avait à pénétrer dans la division centrale. De tous les ouvriers qu'il connaissait -- et il avait des amis parmi les mineurs de fer comme parmi les charbonniers, parmi les affineurs comme parmi les employés des hauts fourneaux, parmi les brigadiers et les charpentiers comme parmi les forgerons --, pas un seul n'avait jamais franchi la porte A.

C'est donc avec un sentiment de curiosité profonde et de plaisir intime qu'il s'y présenta à l'heure indiquée. Il put bientôt s'assurer que les précautions étaient des plus sévères.

Et d'abord, Marcel était attendu. Deux hommes revêtus d'un uniforme gris, sabre au côté et revolver à la ceinture, se trouvaient dans la loge du concierge. Cette loge, comme celle de la soeur tourière d'un couvent cloîtré, avait deux portes, l'une à l'extérieur, l'autre intérieure, qui ne s'ouvraient jamais en même temps.

Le laissez-passer examiné et visé, Marcel se vit, sans manifester aucune surprise, présenter un mouchoir blanc, avec lequel les deux acolytes en uniforme lui bandèrent soigneusement les yeux.

Le prenant ensuite sous les bras, ils se mirent en marche avec lui sans mot dire.

Au bout de deux à trois mille pas, on monta un escalier, une porte s'ouvrit et se referma, et Marcel fut autorisé à retirer son bandeau.

Il se trouvait alors dans une salle très simple, meublée de quelques chaises, d'un tableau noir et d'une large planche à épures, garnie de tous les instruments nécessaires au dessin linéaire. Le jour venait par de hautes fenêtres à vitres dépolies.

Presque aussitôt, deux personnages de tournure universitaire entrèrent dans la salle.

« Vous êtes signalé comme un sujet distingué, dit l'un d'eux. Nous allons vous examiner et voir s'il y a lieu de vous admettre à la division des modèles. Etes-vous disposé à répondre à nos questions ? »

Marcel se déclara modestement prêt à l'épreuve.