—Voilà bien notre savant, répondit Glenarvan, il pousserait la science jusqu’à se faire brûler vif.
—Ma foi non, mon cher Glenarvan, mais on a lu son Cooper, et Bas De Cuir nous a enseigné le moyen d’arrêter la marche des flammes en arrachant l’herbe autour de soi dans un rayon de quelques toises. Rien n’est plus simple. Aussi, je ne redoute pas l’approche d’un incendie, et je l’appelle de tous mes vœux!»
Mais les désirs de Paganel ne devaient pas se réaliser, et s’il rôtit à moitié, ce fut uniquement à la chaleur des rayons du soleil, qui versait une insoutenable ardeur. Les chevaux haletaient sous l’influence de cette température tropicale. Il n’y avait pas d’ombre à espérer, à moins qu’elle ne vînt de quelque rare nuage voilant le disque enflammé; l’ombre courait alors sur le sol uni, et les cavaliers, poussant leur monture, essayaient de se maintenir dans la nappe fraîche que les vents d’ouest chassaient devant eux. Mais les chevaux, bientôt distancés, demeuraient en arrière, et l’astre dévoilé arrosait d’une nouvelle pluie de feu le terrain calciné des pampas.
Cependant, quand Wilson avait dit que la provision d’eau ne manquerait pas, il comptait sans la soif inextinguible qui dévora ses compagnons pendant cette journée; quand il avait ajouté que l’on rencontrerait quelque rio sur la route, il s’était trop avancé. En effet, non seulement les rios manquaient, car la planéité du sol ne leur offrait aucun lit favorable, mais les mares artificielles creusées de la main des indiens étaient également taries.
En voyant les symptômes de sécheresse s’accroître de mille en mille, Paganel fit quelques observations à Thalcave, et lui demanda où il comptait trouver de l’eau.
«Au lac Salinas, répondit l’indien.
—Et quand y arriverons-nous?
—Demain soir.»
Le soir, on fit halte après une traite de trente milles. Chacun comptait sur une bonne nuit pour se remettre des fatigues du jour, et elle fut précisément troublée par une nuée de moustiques et de maringouins. Leur présence indiquait un changement du vent, qui, en effet, tourna d’un quart et passa dans le nord. Ces maudits insectes disparaissent généralement avec les brises du sud ou du sud-ouest.
Si le major gardait son calme, même au milieu des petites misères de la vie, Paganel, au contraire, s’indignait des taquineries du sort. Il donna au diable moustiques et maringouins, et regretta fort l’eau acidulée qui eût calmé les mille cuissons de ses piqûres. Bien que le major essayât de le consoler en lui disant que sur les trois cent mille espèces d’insectes que comptent les naturalistes on devait s’estimer heureux de n’avoir affaire qu’à deux seulement, il se réveilla de fort mauvaise humeur.