Lady Helena et Mary Grant firent alors leurs derniers préparatifs. Ils furent courts, et surtout moins minutieux que ceux de Jacques Paganel. Le savant passa une partie de la nuit à dévisser, essuyer, visser et revisser les verres de sa longue-vue. Aussi dormait-il encore quand le lendemain, à l’aube, le major l’éveilla d’une voix retentissante.
Déjà les bagages avaient été transportés à la ferme par les soins de John Mangles. Une embarcation attendait les voyageurs, qui ne tardèrent pas à y prendre place. Le jeune capitaine donna ses derniers ordres à Tom Austin. Il lui recommanda par-dessus tout d’attendre les ordres de lord Glenarvan à Melbourne, et de les exécuter scrupuleusement quels qu’ils fussent. Le vieux marin répondit à John Mangles qu’il pouvait compter sur lui. Au nom de l’équipage, il présenta à son honneur ses vœux pour le succès de l’expédition. Le canot déborda, et un tonnerre de hurrahs éclata dans les airs.
En dix minutes, l’embarcation atteignit le rivage. Un quart d’heure plus tard, les voyageurs arrivaient à la ferme irlandaise. Tout était prêt. Lady Helena fut enchantée de son installation. L’immense chariot avec ses roues primitives et ses ais massifs lui plut particulièrement. Ces six bœufs attelés par paires avaient un air patriarcal qui lui seyait fort.
«Parbleu! dit Paganel, voilà un admirable véhicule, et qui vaut tous les mail-coachs du monde. Une maison qui se déplace, qui marche, qui s’arrête où bon vous semble, que peut-on désirer de mieux?
—Monsieur Paganel, répondit lady Helena, j’espère avoir le plaisir de vous recevoir dans mes salons?
—Comment donc, madame, répliqua le savant, mais ce sera un honneur pour moi! Avez-vous pris un jour?
—J’y serai tous les jours pour mes amis, répondit en riant lady
Helena, et vous êtes…
—Le plus dévoué de tous, madame», répliqua galamment Paganel.
Cet échange de politesses fut interrompu par l’arrivée de sept chevaux tout harnachés que conduisait un des fils de Paddy. Lord Glenarvan régla avec l’irlandais le prix de ces diverses acquisitions, en y ajoutant force remerciements que le brave colon estimait au moins à l’égal des guinées.
On donna le signal du départ. Lady Helena et miss Grant prirent place dans leur compartiment, Ayrton sur le siège, Olbinett à l’arrière du chariot; Glenarvan, le major, Paganel, Robert, John Mangles, les deux matelots, tous armés de carabines et de revolvers, enfourchèrent leurs chevaux. Un «Dieu vous assiste!» fut lancé par Paddy O’Moore, et repris en chœur par sa famille. Ayrton fit entendre un cri particulier, et piqua son long attelage. Le chariot s’ébranla, ses ais craquèrent, les essieux grincèrent dans le moyeu des roues, et bientôt disparut au tournant de la route la ferme hospitalière de l’honnête irlandais.