—Je vais. En 1836, la colonie de Port-Philippe avait deux cent quarante-quatre habitants. Aujourd’hui, la province de Victoria en compte cinq cent cinquante mille. Sept millions de pieds de vigne lui rendent annuellement cent vingt et un mille gallons de vin. Cent trois mille chevaux galopent à travers ses plaines, et six cent soixante-quinze mille deux cent soixante-douze bêtes à cornes se nourrissent sur ses immenses pâturages.
—Bravo! Monsieur Paganel! s’écria lady Helena, en riant de bon cœur. Il faut convenir que vous êtes ferré sur ces questions géographiques, et mon cousin Mac Nabbs aura beau faire, il ne vous prendra pas en défaut.
—Mais c’est mon métier, madame, de savoir ces choses-là et de vous les apprendre au besoin. Aussi, vous pouvez me croire, quand je vous dis que cet étrange pays nous réserve des merveilles.
—Jusqu’ici, cependant… répondit Mac Nabbs, qui prenait plaisir à pousser le géographe pour surexciter sa verve.
—Mais attendez donc, impatient major! s’écria Paganel. Vous avez à peine un pied sur la frontière, et vous vous dépitez déjà! Eh bien! Je vous dis, moi, je vous répète, je vous soutiens que cette contrée est la plus curieuse qui soit sur terre. Sa formation, sa nature, ses produits, son climat, et jusqu’à sa disparition future, ont étonné, étonnent et étonneront tous les savants du monde. Imaginez-vous, mes amis, un continent dont les bords, et non le centre, se sont élevés primitivement au-dessus des flots comme un anneau gigantesque; qui renferme peut-être à sa partie centrale une mer intérieure à demi évaporée; dont les fleuves se dessèchent de jour en jour; où l’humidité n’existe pas, ni dans l’air, ni dans le sol; où les arbres perdent annuellement leur écorce au lieu de perdre leurs feuilles; où les feuilles se présentent de profil au soleil, non de face, et ne donnent pas d’ombre; où le bois est souvent incombustible; où les pierres de taille fondent sous la pluie; où les forêts sont basses et les herbes gigantesques; où les animaux sont étranges; où les quadrupèdes ont des becs, comme l’échidné et l’ornithorynque, et ont obligé les naturalistes à créer spécialement pour eux le genre nouveau des monothrèmes; où le kanguroo bondit sur ses pattes inégales; où les moutons ont des têtes de porc; où les renards voltigent d’arbre en arbre; où les cygnes sont noirs; où les rats font des nids; où le «bower bird» ouvre ses salons aux visites de ses amis ailés; où les oiseaux étonnent l’imagination par la diversité de leurs chants et de leurs aptitudes; où l’un sert d’horloge et l’autre fait claquer un fouet de postillon, l’un imite le rémouleur, l’autre bat les secondes, comme un balancier de pendule, où l’un rit le matin quand le soleil se lève, et l’autre pleure le soir quand il se couche! Oh! Contrée bizarre, illogique, s’il en fut jamais, terre paradoxale et formée contre nature! C’est à bon droit que le savant botaniste Grimard a pu dire de toi: «voilà donc cette Australie, sorte de parodie des lois universelles, ou de défi plutôt, jeté à la face du reste du monde!»
La tirade de Paganel, lancée à toute vitesse, semblait ne pouvoir s’arrêter. L’éloquent secrétaire de la société géographique ne se possédait plus. Il allait, il allait, gesticulant à tout rompre et brandissant sa fourchette au grand danger de ses voisins de table. Mais enfin sa voix fut couverte par un tonnerre de bravos, et il parvint à se taire. Certainement, après cette énumération des singularités australiennes, on ne songeait pas à lui en demander davantage. Et cependant le major, de sa voix calme ne put s’empêcher de dire:
«Et c’est tout, Paganel?
—Eh bien! Non, ce n’est pas tout! riposta le savant avec une nouvelle véhémence.
—Quoi? demanda lady Helena très intriguée, il y a encore quelque chose de plus étonnant en Australie?
—Oui, madame, son climat! Il l’emporte encore sur ses productions par son étrangeté.