Le souper terminé, ce fut à qui trouverait un prétexte pour ne point donner au repos les premières heures de cette nuit si belle. Lady Helena mit tout son monde d’accord, en demandant à Paganel de raconter l’histoire des grands voyageurs australiens, une histoire promise depuis longtemps déjà.
Paganel ne demandait pas mieux. Ses auditeurs s’étendirent au pied d’un banksia magnifique; la fumée des cigares s’éleva bientôt jusqu’au feuillage perdu dans l’ombre, et le géographe, se fiant à son inépuisable mémoire, prit aussitôt la parole.
«Vous vous rappelez, mes amis, et le major n’a point oublié sans doute, l’énumération de voyageurs que je vous fis à bord du Duncan. De tous ceux qui cherchèrent à pénétrer à l’intérieur du continent, quatre seulement sont parvenus à le traverser du sud au nord ou du nord au sud. Ce sont: Burke, en 1860 et 1861; Mac Kinlay, en 1861 et 1862; Landsborough, en 1862, et Stuart, aussi en 1862. De Mac Kinlay, et de Landsborough, je vous dirai peu de chose. Le premier alla d’Adélaïde au golfe Carpentarie; le second, du golfe Carpentarie à Melbourne, tous deux envoyés par des comités australiens à la recherche de Burke, qui ne reparaissait plus et ne devait jamais reparaître.
«Burke et Stuart, tels sont les deux hardis explorateurs dont je vais vous parler, et je commence sans préambule.
«Le 20 août 1860, sous les auspices de la société royale de Melbourne, partait un ex-officier irlandais, ancien inspecteur de police à Castlemaine, nommé Robert O’Hara Burke. Onze hommes l’accompagnaient, William John Wills, jeune astronome distingué, le docteur Beckler, un botaniste, Gray, King, jeune militaire de l’armée des Indes, Landells, Brahe, et plusieurs cipayes. Vingt-cinq chevaux et vingt-cinq chameaux portaient les voyageurs, leurs bagages et des provisions pour dix-huit mois. L’expédition devait se rendre au golfe de Carpentarie, sur la côte septentrionale, en suivant d’abord la rivière Cooper.
«Elle franchit sans peine les lignes du Murray et du Darling, et arriva à la station de Menindié, sur la limite des colonies.
«Là, on reconnut que les nombreux bagages étaient très embarrassants. Cette gêne et une certaine dureté de caractère de Burke mirent la mésintelligence dans la troupe. Landells, le directeur des chameaux, suivi de quelques serviteurs hindous, se sépara de l’expédition, et revint sur les bords du Darling.
«Burke poursuivit sa route en avant. Tantôt par de magnifiques pâturages largement arrosés, tantôt par des chemins pierreux et privés d’eau, il descendit vers le Cooper’s-creek. Le 20 novembre, trois mois après son départ, il établissait un premier dépôt de provisions au bord de la rivière.
«Ici, les voyageurs furent retenus quelque temps sans trouver une route praticable vers le nord, une route où l’eau fût assurée. Après de grandes difficultés, ils arrivèrent à un campement qu’ils nommèrent le fort Wills. Ils en firent un poste entouré de palissades, situé à mi-chemin de Melbourne au golfe de Carpentarie. Là, Burke divisa sa troupe en deux parts. L’une, sous les ordres de Brahe, dut rester au fort Wills pendant trois mois et plus, si les provisions ne lui manquaient pas, et attendre le retour de l’autre. Celle-ci ne comprit que Burke, King, Gray et Wills. Ils emmenaient six chameaux.
«Ils emportaient pour trois mois de vivres, c’est-à-dire trois quintaux de farine, cinquante livres de riz, cinquante livres de farine d’avoine, un quintal de viande de cheval séchée, cent livres de porc salé et de lard, et trente livres de biscuit, le tout pour faire un voyage de six cents lieues, aller et retour.