En retenant Glenarvan et John Mangles, le major avait raison à tous les points de vue. Tenter d’arriver jusqu’au matelot, courir par cette nuit sombre au-devant des convicts embusqués dans quelque taillis, c’était insensé, et, d’ailleurs, inutile.
La petite troupe de Glenarvan ne comptait pas un tel nombre d’hommes qu’elle pût en sacrifier encore.
Cependant, Glenarvan semblait ne vouloir pas se rendre à ces raisons. Sa main tourmentait sa carabine. Il allait et venait autour du chariot. Il prêtait l’oreille au moindre bruit. Il essayait de percer du regard cette obscurité sinistre. La pensée de savoir un des siens frappé d’un coup mortel, abandonné sans secours, appelant en vain ceux pour lesquels il s’était dévoué, cette pensée le torturait. Mac Nabbs ne savait pas s’il parviendrait à le retenir, si Glenarvan, emporté par son cœur, n’irait pas se jeter sous les coups de Ben Joyce.
«Edward, lui dit-il, calmez-vous. Écoutez un ami. Pensez à lady Helena, à Mary Grant, à tous ceux qui restent! D’ailleurs, où voulez-vous aller? Où retrouver Mulrady? C’est à deux milles d’ici qu’il a été attaqué! Sur quelle route? Quel sentier prendre?…»
En ce moment, et comme une réponse au major, un cri de détresse se fit entendre.
«Écoutez!» dit Glenarvan.
Ce cri venait du côté même où la détonation avait éclaté, à moins d’un quart de mille. Glenarvan, repoussant Mac Nabbs, s’avançait déjà sur le sentier, quand, à trois cents pas du chariot, ces mots se firent entendre:
«À moi! à moi!»
C’était une voix plaintive et désespérée. John Mangles et le major s’élancèrent dans sa direction.
Quelques instants après, ils aperçurent le long du taillis une forme humaine qui se traînait et poussait de lugubres gémissements.