—Surtout quand un bon feu flambera dans l’âtre, dit Tom Austin, car si nous avons faim nous n’avons pas moins froid, il me semble, et, pour ma part, un bon fagot me réjouirait plus qu’une tranche de venaison.

—Eh bien, Tom, répondit Paganel, on tâchera de trouver du combustible.

—Du combustible au sommet des cordillères! dit Mulrady en secouant la tête d’un air de doute.

—Puisqu’on a fait une cheminée dans cette casucha, répondit le major, c’est probablement parce qu’on trouve ici quelque chose à brûler.

—Notre ami Mac Nabbs a raison, dit Glenarvan; disposez tout pour le souper; je vais aller faire le métier de bûcheron.

—Je vous accompagne avec Wilson, répondit Paganel.

—Si vous avez besoin de moi?… Dit Robert en se levant.

—Non, repose-toi, mon brave garçon, répondit Glenarvan. Tu seras un homme à l’âge où d’autres ne sont encore que des enfants!»

Glenarvan, Paganel et Wilson sortirent de la casucha. Il était six heures du soir. Le froid piquait vivement malgré le calme absolu de l’atmosphère. Le bleu du ciel s’assombrissait déjà, et le soleil effleurait de ses derniers rayons les hauts pics des plateaux andins. Paganel, ayant emporté son baromètre, le consulta, et vit que le mercure se maintenait à 0, 495 millimètres. La dépression de la colonne barométrique correspondait à une élévation de onze mille sept cents pieds. Cette région des cordillères avait donc une altitude inférieure de neuf cent dix mètres seulement à celle du Mont Blanc. Si ces montagnes eussent présenté les difficultés dont est hérissé le géant de la Suisse, si seulement les ouragans et les tourbillons se fussent déchaînés contre eux, pas un des voyageurs n’eût franchi la grande chaîne du nouveau-monde.

Glenarvan et Paganel, arrivés sur un monticule de porphyre, portèrent leurs regards à tous les points de l’horizon. Ils occupaient alors le sommet des nevados de la Cordillère, et dominaient un espace de quarante milles carrés. À l’est, les versants s’abaissaient en rampes douces par des pentes praticables sur lesquelles les péons se laissent glisser pendant l’espace de plusieurs centaines de toises. Au loin, des traînées longitudinales de pierre et de blocs erratiques, repoussés par le glissement des glaciers, formaient d’immenses lignes de moraines. Déjà la vallée du Colorado se noyait dans une ombre montante, produite par l’abaissement du soleil; les reliefs du terrain, les saillies, les aiguilles, les pics, éclairés par ses rayons, s’éteignaient graduellement, et l’assombrissement se faisait peu à peu sur tout le versant oriental des Andes. Dans l’ouest, la lumière éclairait encore les contreforts qui soutiennent la paroi à pic des flancs occidentaux.