C’était un éblouissement de voir les rocs et les glaciers baignés dans cette irradiation de l’astre du jour. Vers le nord ondulait une succession de cimes qui se confondaient insensiblement et formaient comme une ligne tremblée sous un crayon inhabile. L’œil s’y perdait confusément. Mais au sud, au contraire, le spectacle devenait splendide, et, avec la nuit tombante, il allait prendre de sublimes proportions. En effet, le regard s’enfonçant dans la vallée sauvage du Torbido, dominait l’Antuco, dont le cratère béant se creusait à deux milles de là. Le volcan rugissait comme un monstre énorme, semblable aux léviathans des jours apocalyptiques, et vomissait d’ardentes fumées mêlées à des torrents d’une flamme fuligineuse. Le cirque de montagnes qui l’entourait paraissait être en feu; des grêles de pierres incandescentes, des nuages de vapeurs rougeâtres, des fusées de laves, se réunissaient en gerbes étincelantes. Un immense éclat, qui s’accroissait d’instant en instant, une déflagration éblouissante emplissait ce vaste circuit de ses réverbérations intenses, tandis que le soleil, dépouillé peu à peu de ses lueurs crépusculaires, disparaissait comme un astre éteint dans les ombres de l’horizon.

Paganel et Glenarvan seraient restés longtemps à contempler cette lutte magnifique des feux de la terre et des feux du ciel; les bûcherons improvisés faisaient place aux artistes; mais Wilson, moins enthousiaste, les rappela au sentiment de la situation. Le bois manquait, il est vrai; heureusement, un lichen maigre et sec revêtait les rocs; on en fit une ample provision, ainsi que d’une certaine plante nommée «llaretta», dont la racine pouvait brûler suffisamment. Ce précieux combustible rapporté à la casucha, on l’entassa dans le foyer. Le feu fut difficile à allumer et surtout à entretenir. L’air très raréfié ne fournissait plus assez d’oxygène à son alimentation; du moins ce fut la raison donnée par le major.

«En revanche, ajoutait-il, l’eau n’aura pas besoin de cent degrés de chaleur pour bouillir; ceux qui aiment le café fait avec de l’eau à cent degrés seront forcés de s’en passer, car à cette hauteur l’ébullition se manifestera avant quatre-vingt-dix degrés.»

Mac Nabbs ne se trompait pas, et le thermomètre plongé dans l’eau de la chaudière, dès qu’elle fut bouillante, ne marqua que quatre-vingt-sept degrés. Ce fut avec volupté que chacun but quelques gorgées de café brûlant; quant à la viande sèche, elle parut un peu insuffisante, ce qui provoqua de la part de Paganel une réflexion aussi sensée qu’inutile.

«Parbleu, dit-il, il faut avouer qu’une grillade de lama ne serait pas à dédaigner! on dit que cet animal remplace le bœuf et le mouton, et je serais bien aise de savoir si c’est au point de vue alimentaire!

—Comment! dit le major, vous n’êtes pas content de notre souper, savant Paganel?

—Enchanté, mon brave major; cependant j’avoue qu’un plat de venaison serait le bienvenu.

—Vous êtes un sybarite, dit Mac Nabbs.

—J’accepte le qualificatif, major; mais vous-même, et quoique vous en disiez, vous ne bouderiez pas devant un beefsteak quelconque!

—Cela est probable, répondit le major.