Pourtant, cette contrée, qui n’est pas inhabitable, est à peu près inhabitée. Sa population ne comprend qu’un petit nombre d’Indiens, catalogués sous le nom de Fuégiens ou de Pêcherais, véritables sauvages au dernier rang de l’humanité, qui vivent presque entièrement nus et mènent, à travers ces vastes solitudes, une vie errante et misérable.

Longtemps déjà avant l’époque où commence cette histoire, le Chili, en fondant la station de Punta-Arenas sur le détroit de Magellan, avait paru prêter quelque attention à ces régions méconnues. Mais à cela s’était borné son effort, et, malgré la prospérité de sa colonie, il n’avait fait aucune tentative pour prendre pied sur l’archipel magellanique proprement dit.

Quelle succession d’événements avait conduit le Kaw-djer dans cette contrée ignorée de la plupart des hommes? Cela aussi était un mystère, mais ce mystère, du moins, le cri lancé du haut de la falaise, comme un défi au ciel et comme un remerciement passionné à la terre, permettait de le percer en partie.

«Ni Dieu, ni maître!» c’est la formule classique des anarchistes. Il était donc à supposer que le Kaw-djer appartenait, lui aussi, à cette secte, foule hétéroclite de criminels et d’illuminés. Ceux-là, rongés d’envie et de haine, toujours prêts à la violence et au meurtre; ceux-ci, véritables poètes qui rêvent une humanité chimérique d’où le mal serait banni à jamais par la suppression des lois imaginées pour le combattre.

A laquelle de ces deux classes appartenait le Kaw-djer? Était-il un de ces libertaires aigris, un de ces apologistes de l’action directe et de la propagande par le fait, et, successivement rejeté par toutes les nations, n’avait-il trouvé de refuge qu’à cette extrémité du monde habitable?

Une telle hypothèse se serait mal accordée avec la bonté dont il avait donné tant de preuves depuis son arrivée dans l’archipel magellanique. Qui s’était acharné si souvent à sauver des existences humaines n’avait jamais dû songer à en détruire. Qu’il fût anarchiste, oui, puisqu’il le proclamait lui-même, mais alors il appartenait à la section des rêveurs et non à celle des professionnels de la bombe et du couteau. S’il en était effectivement ainsi, son exil ne devait être que le dénouement logique d’un drame intérieur, et non pas un châtiment édicté par une volonté étrangère. Sans doute, tout enivré par son rêve, il n’avait pu supporter ces règles d’airain qui, dans l’Univers civilisé, conduisent l’homme en laisse du berceau jusqu’à la mort, et un moment était venu où l’air lui avait semblé irrespirable dans cette forêt de lois innombrables par lesquelles les citoyens achètent, au prix de leur indépendance, un peu de bien-être et de sécurité. Son caractère lui interdisant de vouloir imposer par la force ses idées et ses répugnances, il n’avait pu, dès lors, que partir à la recherche d’un pays où l’on ne connût pas l’esclavage, et c’est ainsi peut-être qu’il avait échoué finalement en Magellanie, le seul point, sur toute la surface de la terre, où régnât encore la liberté intégrale.

Pendant les premiers temps de son séjour, deux ans environ, le Kaw-djer ne quitta point la grande île où il avait débarqué.

La confiance qu’il inspirait aux indigènes, son influence sur leurs tribus ne tarda pas à s’accroître. On venait le consulter des autres îles parcourues par des Indiens Canoes, ou Indiens à pirogues, dont la race est quelque peu différente de celle des Yacanas qui peuplent la Terre de Feu. Ces misérables Pêcherais, qui vivent, comme leurs congénères, de chasse et de pêche, se rendaient près du «Bienfaiteur», quand celui-ci se trouvait sur le littoral du canal du Beagle. Le Kaw-djer ne refusait à personne ses conseils ni ses soins. Souvent même, dans certaines circonstances graves, lorsque sévissait quelque épidémie, il risqua sans marchander sa vie pour combattre le fléau. Bientôt sa renommée se répandit dans toute la contrée. Elle franchit le détroit de Magellan. On sut qu’un étranger, installé sur la Terre de Feu, avait reçu des indigènes reconnaissants le titre de Kaw-djer, et, à plusieurs reprises, il fut sollicité de venir à Punta-Arenas. Mais il répondit invariablement par un refus dont aucune instance ne put triompher. Il semblait qu’il ne voulût pas remettre le pied là où il ne sentait plus le sol libre.

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