Le commandant fut aussitôt entouré... (Page 136.)
Ce traité n’avait départagé en somme que des droits purement théoriques. Assurément la République Argentine n’avait plus rien à réclamer, en dehors de la Terre des États et de la fraction de la Patagonie et de la Terre de Feu placée sous sa souveraineté. Sur son propre domaine, le Chili avait toute liberté d’agir au mieux de ses intérêts. Mais il ne suffit pas d’entrer en possession d’une contrée et d’empêcher que d’autres nations puissent s’y créer des droits de premier occupant. Ce qu’il faut, c’est en tirer avantage, en exploitant les richesses de son sol au point de vue minéral et végétal. Ce qu’il faut, c’est l’enrichir par l’industrie et le commerce, c’est y attirer une population, si elle est inhabitée; c’est, en un mot, la coloniser. L’exemple de ce qui s’était déjà fait sur le littoral du détroit de Magellan, où Punta-Arenas voyait chaque année s’accroître son importance commerciale, devait encourager la République du Chili à tenter une nouvelle expérience, et à provoquer l’exode des émigrants vers les îles de l’archipel magellanique passées sous sa domination, afin de vivifier cette région fertile, abandonnée jusqu’alors à de misérables tribus indiennes.
Et précisément, voici que sur l’île Hoste, située au milieu de ce labyrinthe des canaux du Sud, un grand navire était venu se jeter à la côte; voici que plus de mille émigrants de nationalités diverses, mais appartenant tous à ce trop-plein des grandes villes qui n’hésite pas à chercher fortune jusque dans les lointaines régions d’outre-mer, avaient été dans l’obligation de s’y réfugier.
Le Gouvernement chilien se dit avec raison que c’était là une occasion inespérée de transformer les naufragés du Jonathan en colons de l’île Hoste. Ce ne fut donc pas un navire de rapatriement qu’il leur envoya, ce fut un aviso dont le commandant fut chargé de transmettre ses propositions aux intéressés.
Ces propositions, du caractère le plus inattendu, étaient en même temps des plus tentantes: la République du Chili offrait de se dessaisir purement et simplement de l’île Hoste au profit des naufragés du Jonathan, qui en disposeraient à leur gré, non en vertu d’une concession temporaire, mais en toute propriété, sans aucune condition ni restriction.
Rien de plus clair, rien de plus net, que cette proposition. On ajoutera: rien de plus adroit. En renonçant à l’île Hoste, afin d’en assurer l’immédiate mise en valeur, le Chili attirerait, en effet, des colons dans les autres îles, Clarence, Dawson, Navarin, Hermitte, demeurées sous sa domination. Si la nouvelle colonie prospérait, ce qui était probable, on saurait qu’il n’y a pas lieu de redouter le climat de la Magellanie, on connaîtrait ses ressources agricoles et minérales; on ne pourrait plus ignorer que, grâce à ses pâturages et à ses pêcheries, cet archipel est propice à la création d’entreprises florissantes, et le cabotage y prendrait une extension de plus en plus considérable.
Déjà, Punta-Arenas, port franc débarrassé de toute tracasserie douanière, librement ouvert aux navires des deux continents, avait un magnifique avenir. En fondant cette station, on s’était assuré, en somme, la prépondérance sur le détroit de Magellan. Il n’était pas sans intérêt d’obtenir un résultat analogue dans la partie méridionale de l’archipel. Pour atteindre plus sûrement ce but, le gouvernement de Santiago, guidé par un sens politique très fin, s’était décidé à faire le sacrifice de l’île Hoste, sacrifice d’ailleurs plus apparent que réel, cette île étant absolument déserte. Non content de l’exempter de toute contribution, il en abandonnait la propriété, il lui laissait son entière autonomie, il la distrayait de son domaine. Ce serait la seule partie de la Magellanie qui aurait une complète indépendance.
Il s’agissait maintenant de savoir si les naufragés du Jonathan accepteraient l’offre qui leur était faite, s’ils consentiraient à échanger contre l’île Hoste leur concession africaine.
Le Gouvernement entendait résoudre cette question sans aucun retard. L’aviso avait apporté la proposition, il remporterait la réponse. Le commandant avait tout pouvoir pour traiter avec les représentants des émigrants. Mais ses ordres étaient de ne pas rester au mouillage de l’île Hoste au delà de quinze jours au maximum. Ces quinze jours écoulés, il repartirait, que le traité fût signé ou non.
Si la réponse était affirmative, la nouvelle République serait immédiatement mise en possession, et arborerait le pavillon qu’il lui conviendrait d’adopter.