Malheureusement, Ferdinand Beauval ne professait pas le communisme, mais le collectivisme, dont l’organisation, si elle n’était pas, selon toute vraisemblance, au-dessus des forces humaines, nécessiterait un mécanisme infiniment plus compliqué et plus délicat.

Cette doctrine, d’ailleurs, serait-elle réalisable? Nul ne le sait. Si le mouvement socialiste, qui s’est affirmé pendant la seconde moitié du XIXe siècle, n’a pas été inutile, s’il a eu ce résultat bienfaisant d’exciter la pitié générale en appelant l’attention sur la misère humaine, d’orienter les esprits vers la recherche des moyens propres à l’atténuer, de susciter des initiatives généreuses et de provoquer des lois qui ne sont pas toutes mauvaises, ce résultat n’a pu être obtenu qu’en conservant intact l’ordre social qu’il prétendait détruire. S’il a trouvé un terrain solide dans la critique, hélas! trop aisée, de ce qui existe, le socialisme s’est toujours montré d’une rare impuissance dans l’élaboration d’un plan de reconstitution. Tous ceux qui se sont attaqués à cette seconde partie du problème n’ont enfanté que des projets d’une effrayante puérilité.

Le mauvais côté de la situation de Ferdinand Beauval, c’est précisément qu’il n’avait rien à critiquer, ni à détruire, puisque rien n’existait sur l’île Hoste, et qu’il se trouvait dans la nécessité de construire. A cet égard, les précédents manquaient.

Le socialisme n’est pas, en effet, une science écrite. Il ne forme pas un corps de doctrine complet. C’est un destructeur, il ne crée pas. Beauval, obligé par conséquent d’inventer, constatait qu’il est très difficile d’improviser de toutes pièces un ordre social quelconque, et comprenait que, si les hommes ont marché à tâtons vers un perpétuel devenir, en se contentant de rendre la vie supportable par des transactions réciproques, c’est qu’ils n’ont pas pu faire autrement.

Toutefois, il avait un fil directeur. Il n’est pas d’école socialiste qui ne réclame la suppression de la concurrence par la socialisation des moyens de production. C’est un minimum de revendications commun à toutes les sectes, et c’est en particulier le credo des collectivistes. Beauval n’avait qu’à s’y conformer.

Par malheur, si un tel principe a au moins une apparence de raison d’être dans une société ancienne où l’effort séculaire a accumulé des organismes de production compliqués et puissants, il n’existait rien de tel sur l’île Hoste. Les véritables instruments de production, c’étaient les bras et le courage des colons, à moins que, transformant alors le collectivisme en communisme pur et simple, on ne voulût considérer comme tels les instruments aratoires, les bois, les champs et les prairies! C’est pourquoi Beauval était en proie à une cruelle perplexité.

Pendant qu’il agitait en lui-même ces graves problèmes, son élection avait de curieuses conséquences. Le campement, déjà si désert, se vidait davantage encore. On émigrait.

Le premier, Harry Rhodes en donna l’exemple. Peu rassuré par la tournure que prenaient les événements, il franchit la rivière, le jour même où fut satisfaite l’ambition de Beauval. Sa maison transportée par morceaux, il la fit réédifier sur la rive gauche par quelques maçons, qui la rendirent, comme ils l’avaient fait pour celle du Kaw-djer, plus confortable et plus solide. Harry Rhodes, différent en cela de son ami, paya équitablement les ouvriers, et ceux-ci furent à la fois très satisfaits de recevoir ce salaire, et très troublés de ne savoir qu’en faire.

L’exemple de la famille Rhodes fut imité. Successivement, Smith, Wright, Lawson, Fock, plus les deux charpentiers Hobard et Charley et deux autres ouvriers passèrent la rivière et vinrent établir leur demeure sur la rive gauche. Un bourg rival du premier se créait ainsi autour du Kaw-djer sur cette rive où s’étaient déjà fixés Hartlepool et quatre des marins, bourg qui, trois mois après la proclamation d’indépendance, comptait déjà vingt et un habitants, dont deux enfants, Dick et Sand, et deux femmes, Clary Rhodes et sa mère.

La vie s’écoulait paisiblement dans ce rudiment de village, où rien n’altérait la bonne entente générale. Il fallut que Beauval traversât la rivière pour y faire naître le premier incident.