Le coup de feu avait été tiré par un homme de race blanche que le hasard amenait sur le lieu du combat. Cet homme, c’était le Kaw-djer.

Il n’y avait pas à s’attarder. La pirogue fut vigoureusement halée par son amarre. Le Kaw-djer et Karroly sautèrent à bord avec l’enfant et poussèrent au large. Ils étaient déjà à une encâblure du rivage lorsque les Patagons les couvrirent d’une nuée de flèches dont l’une atteignit Halg à l’épaule.

Cette blessure présentant une certaine gravité, le Kaw-djer ne voulut pas quitter ses compagnons tant que ses soins pouvaient être nécessaires. C’est pourquoi il resta dans la pirogue, qui contourna la Terre de Feu, suivit le canal du Beagle, et vint enfin s’arrêter dans une petite crique bien abritée de l’île Neuve, où Karroly avait établi sa résidence.

Alors, il n’y avait plus rien à craindre pour le jeune garçon, dont la blessure était en voie de guérison. Karroly ne savait comment exprimer sa reconnaissance.

Lorsque, sa pirogue amarrée au fond de la crique, l’Indien eut débarqué, il pria le Kaw-djer de le suivre.

«Ma maison est là, lui dit-il; c’est ici que je vis avec mon fils. Si tu n’y veux rester que quelques jours, tu seras le bienvenu, puis ma pirogue te ramènera de l’autre côté du canal. Si tu veux y rester toujours, ma demeure sera la tienne et je serai ton serviteur.»

A dater de ce jour, le Kaw-djer n’avait plus quitté l’île Neuve, ni Karroly, ni son enfant. Grâce à lui, l’habitation de l’Indien Canoe était devenue plus confortable, et Karroly fut bientôt à même d’exercer son métier de pilote dans de meilleures conditions. A sa fragile pirogue fut substituée cette solide chaloupe, la Wel-Kiej, achetée à la suite du naufrage d’un navire norvégien, dans laquelle l’homme blessé par le jaguar venait d’être déposé.

Mais cette nouvelle existence ne détourna pas le Kaw-djer de son œuvre humanitaire. Ses visites aux familles indigènes ne furent pas supprimées, et il continua de courir partout où il y avait un service à rendre ou une douleur à guérir.

Plusieurs années se passèrent ainsi, et tout portait à croire que le Kaw-djer continuerait à jamais sa vie libre sur cette terre libre, lorsqu’un événement imprévu vint en troubler profondément le cours.