—Jouer... jouer du violon, comme M. Gross!...
—Vraiment!... fit le Kaw-djer, amusé par l’ardeur du petit garçon, ça t’amuserait tant que ça?... Eh bien! mais on pourra peut-être te satisfaire.
Sand le regarda d’un air incrédule.
—Pourquoi pas? reprit le Kaw-djer. A la première occasion, je m’occuperai de te faire venir un violon.
—Vrai, Monsieur?... dit Sand les yeux brillants de bonheur.
—Je te le promets, mon garçon, affirma le Kaw-djer. Par exemple, il te faudra patienter!»
Sans pousser la passion musicale au même point que le jeune mousse, les autres émigrants semblaient prendre plaisir à ces concerts. C’était une distraction qui interrompait la monotonie de leur existence.
Cet indéniable succès de Fritz Gross donna une idée à Ferdinand Beauval. Deux fois par semaine régulièrement, une ration fut prélevée au profit du musicien sur la réserve de liqueurs alcooliques, et, deux fois par semaine, Libéria eut par conséquent son concert, à l’exemple de tant d’autres villes plus policées.
Le baptême de la capitale et l’organisation de ses plaisirs suffirent à épuiser les facultés organisatrices de Ferdinand Beauval. Au surplus, il avait tendance, en constatant la satisfaction générale, à s’admirer complaisamment dans son œuvre. Des souvenirs classiques s’évoquaient dans sa mémoire. Panem et circences, demandaient les Romains. Lui, Beauval, n’avait-il pas satisfait à cette antique revendication? Le pain, le Ribarto l’avait assuré, et les récoltes futures feraient le reste. Les plaisirs, le violon de Fritz Gross les représentait, en admettant que tout ne fût pas plaisir dans ce farniente perpétuel, au milieu duquel s’écoulait l’existence de la fraction de la colonie qui avait le bonheur de vivre sous l’autorité immédiate du Gouverneur.
Le mois de février, puis le mois de mars s’écoulèrent, sans que fût troublé l’optimisme de celui-ci. Quelques discussions, voire quelques rixes troublaient bien parfois la paix de Libéria. Mais c’étaient là des incidents sans importance sur lesquels Beauval estimait très politique de fermer les yeux.