Tranquillisé de ce côté, le Kaw-djer reprit avec une froide obstination l’exécution du plan qu’il s’était tracé pendant sa longue insomnie de la nuit précédente. Il se tourna vers Harry Rhodes et dit d’une voix grave:
«L’heure est venue de parler, monsieur Rhodes. Suivez-moi, je vous prie.»
L’expression sévère, douloureuse même, de son visage frappa Harry Rhodes qui obéit en silence. Tous deux disparurent dans la chambre du Kaw-djer, dont la porte fut soigneusement verrouillée.
La porte se rouvrit une heure plus tard, sans que rien eût transpiré de ce qui s’était dit au cours de cette entrevue. Le Kaw-djer avait son air habituel, plus glacé encore peut-être, mais Harry Rhodes semblait transfiguré par la joie. Devant son hôte, qui l’avait reconduit jusqu’au seuil de la maison, il s’inclina avec une sorte de déférence, avant de serrer chaleureusement la main que celui-ci lui tendait, puis, au moment de le quitter:
«Comptez sur moi, dit-il.
—J’y compte,» répondit le Kaw-djer qui suivit des yeux son ami s’éloignant dans la nuit.
Quand Harry Rhodes eut disparu, ce fut au tour de Karroly.
Il le prit à l’écart et lui donna ses instructions que l’Indien écouta avec son respect habituel; puis, infatigable, il traversa une dernière fois la plaine et alla, comme la veille, chercher le sommeil sur le terre-plein de Libéria.
Ce fut lui qui, dès l’aube, donna le signal du réveil. Bientôt, tous les colons convoqués par lui étaient réunis sur la place.
«Hosteliens, dit-il au milieu d’un profond silence, il va vous être fait, pour la dernière fois, une distribution de vivres. Dorénavant les vivres seront vendus, à des prix que j’établirai, au profit de l’État. L’argent ne manquant à personne, nul ne risque de mourir de faim. D’ailleurs, la colonie a besoin de bras. Tous ceux d’entre vous qui se présenteront seront employés et payés. A partir de ce moment, le travail est la loi.»