La réglementation tyrannique que nécessiterait le fonctionnement de la société collectiviste, les anarchistes la repoussent. Ce qu’ils préconisent, c’est l’individualisme absolu, intégral. Ce qu’ils veulent, c’est la suppression de toute autorité, la destruction de tout lien social.

C’est parmi ces derniers qu’il fallait ranger le Kaw-djer, âme farouche, indomptable, intransigeante, incapable d’obéissance, réfractaire à toutes les lois, imparfaites sans doute, par lesquelles les hommes essayent en tâtonnant de réglementer les rapports sociaux. Certes, il n’avait jamais été compromis dans les violences des propagandistes par le fait. Non pas chassé de la France, de l’Allemagne, de l’Angleterre ou des États-Unis, mais dégoûté de leur prétendue civilisation, ayant hâte de secouer le poids d’une autorité quelle qu’elle fût, il avait cherché un coin de la Terre où un homme pût encore vivre en complète indépendance.

Il crut l’avoir trouvé au milieu de cet archipel, aux confins du monde habité. Ce qu’il n’eût rencontré nulle part ailleurs, la Magellanie allait le lui offrir à l’extrémité de l’Amérique du Sud.

Or, voici que le traité signé entre le Chili et la République Argentine faisait perdre à cette région l’indépendance dont elle avait joui jusqu’alors. Voici que, d’après ce traité, toute la portion des territoires magellaniques située au sud du canal du Beagle passait sous la domination chilienne. Rien de l’archipel n’échapperait à l’autorité du gouverneur de Punta-Arenas, pas même cette Ile Neuve où le Kaw-djer avait trouvé asile.

Avoir fui si loin, avoir fait tant d’efforts, s’être imposé une telle existence, pour aboutir à ce résultat!

Le Kaw-djer fut longtemps à se remettre du coup qui le frappait, comme la foudre frappe un arbre en pleine vigueur et l’ébranle jusque dans ses racines. Sa pensée l’entraînait vers l’avenir, un avenir qui ne lui offrait plus aucune sécurité. Des agents viendraient sur cette île, où l’on savait qu’il avait établi sa résidence. Plusieurs fois, il ne l’ignorait pas, on s’était inquiété de la présence d’un étranger en Magellanie, de ses rapports avec les indigènes, de l’influence qu’il exerçait. Le gouverneur chilien voudrait l’interroger, apprendre qui il était; on fouillerait sa vie, on l’obligerait à rompre cet incognito auquel il tenait par-dessus tout...

Quelques jours s’écoulèrent. Le Kaw-djer n’avait plus reparlé du changement apporté par le traité de partage, mais il était plus sombre que jamais. Que méditait-il donc? Songeait-il à quitter l’Ile Neuve, à se séparer de son fidèle Indien, de cet enfant pour lequel il éprouvait une si profonde affection?...

Où irait-il? En quel autre coin du monde retrouverait-il l’indépendance, sans laquelle il semblait qu’il ne pût vivre? Lors même qu’il se réfugierait sur les dernières roches magellaniques, fût-ce à l’îlot du cap Horn, échapperait-il à l’autorité chilienne?...

On était alors au début de mars. La belle saison devait durer près d’un mois encore, la saison que le Kaw-djer employait à visiter les campements fuégiens, avant que l’hiver eût rendu la mer impraticable. Cependant, il ne s’apprêtait pas à s’embarquer sur la chaloupe. La Wel-Kiej, dégréée, restait au fond de la crique.

Ce fut seulement le 7 mars, dans l’après-midi, que le Kaw-djer dit à Karroly: