Des glissades vertigineuses... (Page 321.)

Quelques jours plus tard, il fallut céder aux instances des deux enfants et les réunir dans la même pièce. Dès lors, les heures coulèrent pour eux avec la rapidité d’un rêve. Dans leurs couchettes placées proches l’une de l’autre, Dick lisait tandis que Sand faisait de la musique, et, de temps en temps, pour se reposer, ils se regardaient en souriant. Ils s’estimaient parfaitement heureux.

Un triste jour fut celui où Sand quitta le lit. La vue de son ami ainsi martyrisé jeta Dick, alors levé depuis une semaine, dans un abîme de désespoir. L’impression qu’il reçut de ce spectacle fut aussi durable que profonde. Il fut transformé soudainement, comme s’il eût été touché par une baguette de fée. Un autre Dick naquit, plus déférent, plus réfléchi, d’allures moins effrontées et moins combatives.

On était alors au début du mois de juin, c’est-à-dire au moment où la neige commençait à bloquer les Libériens dans leurs demeures. Un mois plus tard, on entra dans la période la plus froide de ce rude hiver. Il n’y avait plus à compter sur le dégel avant le printemps.

Le Kaw-djer s’efforça de réagir contre les effets déprimants de ce long emprisonnement. Sous sa direction, des jeux en plein air furent organisés. Par une saignée faite à grand renfort de bras dans la berge de la rivière, l’eau, prise au-dessous de la glace, se répandit sur la plaine marécageuse, qui fut ainsi transformée en un admirable champ de patinage. Les adeptes de ce sport, très pratiqué en Amérique, purent s’en donner à cœur joie. Pour ceux auxquels il n’était pas familier, on institua des courses de skis ou des glissades vertigineuses en traîneaux le long des pentes des collines du Sud.

Peu à peu, les hivernants s’endurcirent à ces sports de la glace et y prirent goût. La gaîté et en même temps la santé publique en reçurent la plus heureuse influence. Vaille que vaille, on atteignit ainsi le 5 octobre.

Ce fut à cette date qu’apparut le dégel. La neige qui recouvrait la plaine située du côté de la mer fondit tout d’abord. Le lendemain celle qui encombrait Libéria fondit à son tour, changeant les rues en torrents, tandis que la rivière brisait sa prison de glace. Puis, le phénomène se généralisant, la fonte des premières pentes du Sud alimenta pendant plusieurs jours les torrents boueux qui s’écoulaient à travers la ville, et enfin, le dégel continuant à se propager dans l’intérieur, la rivière se mit à gonfler rapidement. En vingt-quatre heures, elle atteignit le niveau des rives. Bientôt, elle se déverserait sur la ville. Il fallait intervenir, sous peine de voir détruite l’œuvre de tant de jours.

Le Kaw-djer mit à contribution tous les bras. Une armée de terrassiers éleva un barrage suivant un angle qui embrassait la ville, et dont le sommet fut placé au Sud-Ouest. L’une des branches de cet angle se dirigeait obliquement vers les monts du Sud, tandis que l’autre, tracée à une certaine distance de la rivière, en épousait sensiblement le cours. Un petit nombre de maisons, et notamment celle de Patterson, édifiées trop près de la rive, restaient hors du périmètre de protection. On avait dû se résigner à ce sacrifice nécessaire.

En quarante-huit heures, ce travail poursuivi de jour et de nuit fut terminé. Il était temps. De l’intérieur, un déluge accourait vers la mer. Le barrage fendit comme un coin cette immense nappe d’eau. Une partie en fut rejetée dans l’Ouest, vers la rivière, tandis que, dans l’Est, l’autre s’écoulait en grondant vers la mer.

Malgré l’inclinaison du sol, Libéria devint en quelques heures une île dans une île. De tous côtés on n’apercevait que de l’eau, d’où, vers l’Est et le Sud, émergeaient les montagnes, et, vers le Nord-Ouest, les maisons du Bourg-Neuf protégé par son altitude relative. Toutes communications étaient coupées. Entre la ville et son faubourg, la rivière précipitait en mugissant des flots centuplés.