Toutefois, quel que fût l’amour que lui portaient les Fuégiens, le Kaw-djer n’avait jamais réussi jusqu’alors à décider un seul d’entre eux à se fixer à l’île Hoste. Ces peuplades sont trop indépendantes pour se plier à une règle quelconque. Pour elles, il n’est pas d’avantage matériel qui vaille la liberté. Or, avoir une demeure, c’est déjà être esclave. Seul est vraiment libre l’homme qui ne possède rien. C’est pourquoi, à la certitude du lendemain, ils préfèrent leurs courses vagabondes à la poursuite d’une nourriture rare et incertaine.

Pour la première fois, le Kaw-djer décida, cette année-là, trois familles de Pêcherais à planter leur tente et à faire l’essai d’une vie sédentaire. Ces trois familles, comptant parmi les plus intelligentes de celles qui erraient à travers l’archipel, se fixèrent sur la rive gauche de la rivière, entre Libéria et le Bourg-Neuf, et fondèrent un hameau, qui fut l’amorce des villages indigènes qui devaient s’établir par la suite.

Cet été vit encore s’accomplir deux événements remarquables à des titres divers.

L’un de ces événements est relatif à Dick.

Depuis le 15 juin précédent, les deux enfants pouvaient être considérés comme rétablis, Dick, en particulier était complètement guéri, et, s’il était encore un peu maigre, ce reste d’amaigrissement ne pouvait résister longtemps au formidable appétit dont il faisait preuve. Quant à Sand, son état général ne laissait plus rien à désirer, et, pour le surplus, il n’y avait pas lieu de s’en préoccuper, car la science humaine était impuissante à empêcher qu’il fût condamné à l’immobilité jusqu’à la fin de ses jours. Le petit infirme acceptait, d’ailleurs, fort paisiblement cet inévitable malheur. La nature lui avait donné une âme douce et aussi peu encline à la révolte que son ami Dick y était porté. Sa douceur le servit dans cette circonstance. Non, en vérité, il ne regrettait pas les jeux violents auxquels il se livrait autrefois, plutôt pour faire plaisir aux autres que pour satisfaire ses goûts personnels. Cette vie de reclus lui plaisait et elle lui plairait toujours, à la condition qu’il eût son violon et que son ami Dick fût près de lui, lorsque l’instrument cessait exceptionnellement de chanter.

A cet égard, il n’avait pas à se plaindre, Dick s’était constitué son garde-malade de tous les instants. Il n’eût cédé sa place à personne pour aider Sand à sortir du lit et à gagner le fauteuil sur lequel celui-ci passait ses longues journées. Il restait ensuite près du blessé, attentif à ses moindres désirs, faisant montre d’une patience inaltérable, dont on n’eût pas cru capable le bouillant petit garçon de jadis.

Le Kaw-djer assistait à ce touchant manège. Pendant la maladie des deux enfants, il avait eu tout le loisir de les observer, et il s’était également attaché à eux. Mais Dick, outre l’affection paternelle qu’il lui portait, l’intéressait en même temps. Jour par jour, il avait pu reconnaître quelle âme droite, quelle exquise sensibilité et quelle vive intelligence possédait ce jeune garçon, et, peu à peu, il en était arrivé à trouver lamentable que des dons aussi rares demeurassent improductifs.

Pénétré de cette idée, il résolut de s’occuper tout particulièrement de cet enfant qui deviendrait ainsi l’héritier de ses connaissances dans les diverses branches de l’activité humaine. C’est ce qu’il avait fait pour Halg. Mais, avec Dick, les résultats seraient tout autres. Sur ce terrain préparé par une longue suite d’ascendants civilisés, la semence lèverait plus énergiquement, à la seule condition que Dick voulût bien mettre en œuvre les dons exceptionnels que la nature lui avait départis.

C’est vers la fin de l’hiver, que le Kaw-djer avait commencé son rôle d’éducateur. Un jour, emmenant Dick avec lui, il fit appel à son cœur.

«Voilà Sand guéri, lui dit-il, alors qu’ils étaient seuls tous deux dans la campagne. Mais il restera infirme. Il ne faudra jamais oublier, mon garçon, que c’est pour sauver ta vie qu’il a perdu ses jambes.