Vers la fin de l’été, le Kaw-djer reçut du Gouvernement chilien une réponse à ses propositions relatives au cap Horn. Rien de décisif dans cette réponse. On demandait à réfléchir. On ergotait. Le Kaw-djer connaissait trop bien les usages officiels pour s’étonner de ces atermoiements. Il s’arma de patience et se résigna à continuer une conversation diplomatique, qui, en raison des distances, n’était pas près d’arriver à sa conclusion.
Puis l’hiver revint, ramenant les frimas. Les cinq mois qu’il dura n’eussent rien présenté de saillant, si, pendant cette période, une agitation d’ordre politique, au demeurant assez anodine, ne se fût révélée dans la population.
Circonstance curieuse, l’auteur occasionnel de cette agitation n’était autre que Kennedy. Le rôle de l’ancien marin n’était ignoré de personne. La mort de Lewis Dorick et des frères Moore, l’héroïque dévouement de Sand, la longue maladie de Dick, la disparition de Sirdey n’avaient pu passer inaperçus. Toute l’histoire était connue, y compris la manière quasi-miraculeuse dont le Kaw-djer avait échappé à la mort.
Aussi, quand Kennedy revint se mêler aux autres colons, l’accueil qu’il en reçut ne fut pas des plus chauds. Mais, peu à peu, l’impression première s’effaça, tandis que, par un étrange phénomène de cristallisation, tous les mécontentements épars s’amalgamaient autour de lui. En somme, son aventure n’était pas ordinaire. C’était un personnage en vue. Criminel pour l’immense majorité des Hosteliens, nul du moins ne pouvait contester qu’il fût un homme d’action, prêt aux résolutions énergiques. Cette qualité fit de lui le chef naturel des mécontents.
Des mécontents, il y en a toujours et partout. Satisfaire tout le monde est, pour le moment du moins, un rêve irréalisable. Il y en avait donc à Libéria.
Outre les paresseux, qui formaient, bien entendu, le gros de cette armée, on y comptait ceux qui n’avaient pas réussi à sortir de l’ornière, ou qui, après en être sortis, y étaient retombés pour une cause quelconque. Les uns et les autres rendaient, comme c’est l’usage, l’administration de la colonie responsable de leur déception. A ce premier noyau, venaient s’ajouter ceux que leur tempérament entraînait à se nourrir de verbiage, les politiques purs, ceux-ci professant ces mêmes doctrines, considérées malheureusement d’un point de vue moins élevé, qui avaient eu jadis les préférences du Kaw-djer, ceux-là communistes à l’exemple de Lewis Dorick, ou collectivistes selon l’évangile de Karl Marx et de Ferdinand Beauval.
Ces divers éléments, quelque hétérogènes qu’ils fussent, s’accordaient très bien entre eux, pour cette raison qu’il ne s’agissait que de faire œuvre d’opposition. Tant qu’il n’est question que de détruire, toutes les ambitions s’allient aisément. C’est au jour de la curée que les appétits se donnent libre carrière et transforment en implacables adversaires les alliés de la veille.
Pour le moment, l’accord était donc complet, et il en résultait une agitation, d’ailleurs superficielle, qui, au cours de l’hiver, se traduisit par des réunions et des meetings de protestation. Les citoyens présents à ces séances n’étaient jamais très nombreux, une centaine tout au plus, mais ils faisaient du bruit comme mille, et le Kaw-djer les entendit nécessairement.
Loin de s’indigner de cette nouvelle preuve de l’ingratitude humaine, il examina froidement les revendications formulées, et, sur un point tout au moins, il les trouva fondées. Les mécontents avaient raison, en effet, en soutenant que le Gouverneur ne tenait son mandat de personne et, qu’en se l’attribuant de sa propre volonté, il avait commis un acte de tyran.
Certes, le Kaw-djer ne regrettait nullement d’avoir violenté la liberté. Les circonstances ne permettaient pas alors l’hésitation. Mais la situation était fort différente aujourd’hui. Les Hosteliens s’étaient canalisés d’eux-mêmes, chacun dans sa direction préférée, et la vie sociale battait son plein. La population était peut-être mûre pour qu’une organisation plus démocratique pût être tentée sans imprudence.