Dix fois, on avait renouvelé la manœuvre avec succès, quand la tête de colonne parvint à l’isthme de la presqu’île Dumas. En ce point, où la route encaissée n’avait d’autre issue qu’une gorge étroite, la défense s’était faite plus sérieuse. En avant d’une barricade plus épaisse et plus haute que les précédentes, une large et profonde excavation coupait la route. Au moment où les Patagons abordaient cet ouvrage, la fusillade crépita sur leur flanc gauche. Après un mouvement de recul, ils revinrent à la charge et ripostèrent au jugé, tandis qu’une centaine des leurs faisaient de leur mieux pour rétablir le passage.
Aussitôt la fusillade redoubla d’intensité. Une véritable pluie de balles siffla en travers du chemin et le rendit intenable. Les premiers qui s’aventurèrent dans la zone dangereuse ayant été frappés sans merci, cela donna à réfléchir à leurs compagnons, et la horde tout entière parut hésiter à pousser plus avant.
Les tireurs hosteliens la découvraient de bout en bout. Elle occupait plus de six cents mètres de route. Parcourue de violents remous, elle oscillait parfois en masse, tandis que des cavaliers galopaient d’une extrémité à l’autre, comme s’ils eussent été porteurs des ordres d’un chef.
Chaque fois qu’un de ces cavaliers arrivait à la tête de la colonne, une nouvelle tentative était faite contre la barricade, tentative bientôt suivie d’un nouveau recul quand un homme ou un cheval, blessé ou tué, démontrait en tombant combien la place était périlleuse.
Les heures s’écoulèrent ainsi. Enfin, aux approches du soir, la barricade fut renversée. Seule, la pluie des balles barrait désormais la route. Les Patagons prirent alors une résolution désespérée. Soudain, ils rassemblèrent leurs chevaux, et, partant au galop de charge, foncèrent en trombe dans la trouée. Trois hommes et douze chevaux y restèrent, mais la horde passa.
Cinq kilomètres plus loin, profitant d’un endroit découvert, où elle n’avait à redouter aucune surprise, elle fit halte et prit ses dispositions pour la nuit. Les Hosteliens, sans s’accorder un instant de repos, continuèrent au contraire leur retraite savante et allèrent se mettre en position pour le lendemain. La journée était bonne. Elle coûtait aux envahisseurs trente chevaux et cinq hommes hors de combat, contre un seul des leurs légèrement blessé. Il n’y avait pas à s’occuper des hommes démontés. Mauvais marcheurs, ils resteraient en arrière, et on aurait facilement raison de ces traînards.
Le jour suivant, la même manœuvre fut adoptée. Vers deux heures de l’après-midi, les Patagons, ayant fait au total une soixantaine de kilomètres depuis qu’ils s’étaient ébranlés, atteignirent le sommet du col emprunté par la route pour franchir la chaîne centrale de l’île. Depuis près de trois heures, ils montaient alors sans interruption. Gens et bêtes étaient pareillement exténués. Au moment de s’engager dans le défilé qui commençait en cet endroit, ils firent halte. Le Kaw-djer en profita pour se poster à quelque distance en avant.
Sa troupe, grossie de tirailleurs ralliés pendant la retraite et de ceux qui se trouvaient déjà au sommet, comptait alors près de soixante fusils. Ces soixante hommes, il les disposa sur une centaine de mètres, au point où la tranchée était la plus profonde, tous du même côté de la route. Bien abrités derrière les énormes rocs qui la surplombaient, les Hosteliens se riraient des projectiles ennemis. Ils allaient tirer presque à bout portant, comme à l’affût.
Dès que les Patagons se remirent en mouvement, le plomb jaillit de la crête et faucha leurs premiers rangs. Ils reculèrent en désordre, puis revinrent à la charge sans plus de succès. Pendant deux heures, cette alternative se renouvela. Si les Patagons étaient braves, ils ne brillaient pas précisément par l’intelligence. Ce fut seulement quand ils eurent vu tomber un grand nombre des leurs, qu’ils s’avisèrent de la manœuvre qui leur avait si bien réussi la veille. Des appels retentirent. Les chevaux se rapprochèrent les uns des autres. Les naseaux touchant les croupes, la horde fut un bloc. Puis, prête enfin pour la charge, elle s’ébranla tout entière à la fois et partit dans un galop furieux. Les sabots frappaient le sol avec un bruit de tonnerre, la terre tremblait. Aussitôt les fusils hosteliens crachèrent plus hâtivement la mort.
C’était un spectacle admirable. Rien n’arrêtait ces cavaliers changés en météores. L’un d’eux vidait-il les arçons? Ceux qui venaient à sa suite le piétinaient sans pitié. Un cheval blessé ou tué tombait-il? Les autres bondissaient par-dessus l’obstacle et continuaient sans arrêt leur course enragée.